29 Déc

Logique UDC

Comme je suis en vacances, je réécris mes cours de la rentrée. Ne cherchez pas la logique, il n’y en a pas. À propos, ce cours commence par reprendre quelques concepts élémentaires de la logique. J’utilise ceci :

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« Les Suisses votent UDC » se glose comme « tous les Suisses votent UDC » ou « si tu es un Suisse, tu votes UDC ». Or, une inférence immédiate à cette proposition – par obversion pour ceux que ça intéresse – est « Aucun Suisse ne vote pas UDC ». Le problème, bien évidemment, est que la majorité des votants de ce pays ne vote pas UDC – les scores sont assez loin des 100% qu’on célèbre dans certaines dictatures.

Si on prend le syllogisme constitué de la prémisse « Tous les Suisses votent UDC » et de la prémisse « je suis suisse », je devrais voter UDC. Par expérience, je peux dire que c’est rarement vrai. Quelque chose coince dans le mécanisme : Soit la prémisse « tous les Suisses votent UDC » est fausse, mais, franchement, on voit mal pourquoi afficher partout une telle contre-vérité, ce n’est pas le genre de la maison, non? Soit c’est la prémisse particulière « je suis suisse » qui est fausse. Damned, m’aurait-on refilé une fausse carte d’identité ? On comprend en fait qu’afficher un tel slogan conduit à considérer qu' »être suisse » n’est pas une question de carte d’identité, mais d’intégrer une communauté de valeurs et d’intérêts. Par conséquent, je ne suis pas Suisse.

Question: si on continue cette logique UDC, ne pas être suisse signifie-t-il être un mouton noir? Gasp.

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29 Nov

La démocratie en danger?

Il y a quelque chose de pourri dans la démocratie suisse. Encore une initiative populiste acceptée, encore un vote fait de peur et de ressentiment, encore une initiative socialiste balayée alors qu’elle séduisait dans un premier temps. Que faire? Est-on impuissants? Le peuple a toujours raison, proclament certains. Vraiment ? Les limites de la démocratie sont touchées lorsque ce n’est plus une démocratie éclairée.

Il y a quelque chose de navrant de voir le parti socialiste se défendre selon le mode : on n’a pas assez d’argent pour les campagnes de votation. Il est vrai que les moyens sont disproportionnés, comme l’a finement observé Piques et Répliques. Mais l’argument est-il suffisant ? Si on en croit Christian Levrat, président du parti socialiste suisse, s’il avait le portemonnaie d’economiesuisse ou de l’UDC, il gagnerait aussi les votations. Le rapport de causalité est donc très simple : plus tu as d’argent, plus tu gagnes les votations. Si cela est vrai, alors le fameux modèle démocratique suisse n’est qu’une apparence derrière laquelle se cache une ploutocratie. Le pouvoir aux riches !

Mais cela ne suffit pas pour assurer le passage de l’argument à la conclusion. Si l’argent peut acheter le vote mais que les citoyens sont quand même libres de voter et non corrompus, l’argumentation socialiste signifie que les citoyens sont une masse manipulable à merci, une masse abrutie qui réagit comme un chien de Pavlov. Evidemment, le parti socialiste ne peut pas défendre cela en public. Ce n’est pas politiquement correct. Quand un sociologue de droite comme Uli Windisch déclare qu’il faut arrêter de prendre les gens pour des imbéciles et écouter la voix du peuple, il est dans une meilleure position qu’un politicien de gauche qui doit se contenter de sous-entendre que la démocratie est une ploutocratie et encore plus cacher que la démocratie est devenue une démagocratie.  Les élites commencent à tenir des discours anti-démocratiques bien compréhensibles : nombreuses sont les voix qui s’élèvent en France comme ailleurs pour dire « heureusement que le peuple ne peut pas systématiquement voter sur tout ». A la commission européenne, certains évoquaient hier anonymement leur sentiment d’un excès de démocratie en Suisse. L’idéal démocratique chancelle.

Oui, mais le fric peut-il tout expliquer ? Non.  D’abord, l’explication est simpliste et ne rend pas justice au pouvoir indirect et limité de la propagande. Elle se défausse d’un problème beaucoup plus important qui est la question de la formation d’une opinion éclairée. Si on veut continuer à croire à l’hyper-démocratie helvétique, il faut analyser les causes plus finement que cela.

D’abord, le rôle des médias. Si on admet que les médias aiment créer des débats avec des avis contraires et que cela fait au moins 16 votations où l’UDC est seule contre tous les autres partis depuis les années 2000, il est clair que le parti est surreprésenté dans les médias par un dispositif présentant un représentant de l’UDC contre un autre politicien d’un quelconque parti. Même si la grande majorité des journaux lutte dans ses éditoriaux contre l’UDC, l’espace de débat est lui, mathématiquement, à l’avantage du parti populiste. Deuxièmement, la logique spectaculaire du débat, au détriment de la logique citoyenne, favorise un terreau populiste en privilégiant le simple, l’univoque et l’émotionnel, ne serait-ce que dans la sélection des nouvelles. Attention, n’y voyons pas là une critique simpliste battue et rebattue des médias : moi le premier, quand je bosse comme journaliste, j’écarte les sujets compliqués et je traite des faits divers sanglants ; il y a des logiques commerciales qu’on ne peut pas esquiver sans faire preuve d’un angélisme naïf. Mais mon rôle, dans le média où je travaille, est de diffuser et de hiérarchiser l’information. Il n’est la plupart du temps pas possible de prendre du temps pour expliquer, décrypter, analyser et le faire de manière attrayante. Aujourd’hui, les émissions de vulgarisation scientifique, comme Impatience sur RSR ou ce que fait TSR découverte, semblent bien fonctionner. Mais il n’y a pas vraiment d’équivalent dans la vulgarisation politique. Débats et interviews me paraissent privilégiés en lieu et place de décryptage et d’explication dans une démarche de vulgarisation qui consisterait à rendre simple la complexité du terrain politique ; à ma connaissance, seule une émission comme « le dessous des cartes » adopte cette posture-là .

Ensuite, le rôle de l’éducation. Dans les écoles, il n’est pas autorisé au professeur d’exprimer des opinions politiques. Soit, mais alors il faut donner les moyens aux écoliers de pouvoir analyser les arguments présentés et se former librement une opinion. Si j’enseigne et j’étudie la rhétorique, c’est pour justement avoir et donner les moyens d’analyser l’efficacité du discours avec ses appels à la peur et ses différents matraquages et percevoir à travers le brouillard rhétorique, qui est de bonne guerre, la pertinence des arguments et la hiérarchie des valeurs. Mais ce travail critique demande du temps et de la prudence. Et cela demande aussi des moyens pour enseigner l’autodéfense intellectuelle.

Au final, c’est bien une question de fric. Non pour des campagnes dont le parti socialiste semble surestimer l’efficacité, mais pour donner aux médias et à l’éducation des outils de critique éclairée. Si j’avais du temps et des moyens, je créerais un site Internet proche de cequeludcvouscache, mais qui aurait plus de gages de transparence, de neutralité et d’indépendance et qui critiquerait les partis de quelque bord qu’ils soient. Il faut aujourd’hui des outils fiables, non partisans, qui puissent raisonnablement éclairer les citoyens. Certains disent aujourd’hui qu’il ne sert plus à rien d’argumenter, que toutes les tentatives de persuasion sont vouées à l’échec. Mais la démocratie a besoin de croire que dépasser cette désillusion, elle a besoin de montrer que ce n’est pas à coups de campagnes chocs et coûteuses qu’elle se règle, au bénéfice de certains et au détriment de l’intérêt général.

29 Sep

Rhétorique populiste et appels à la peur

Dans le cadre impressionnant du 4e festival de philosophie, qui s’est déroulé du 25 au 28 septembre 2008, j’ai été invité pour présenter la question de la rhétorique populiste et des appels à la peur. J’en ai profité pour faire un point plus technique sur la question de l’émotion et de la raison. Destinée à un grand public, même si le propos peut apparaître finalement assez dense, la conférence s’est portée sur une cible assez facile : une interview récente d’Oskar Freysinger, mais aussi, pour contrebalancer le discours assez délirant du trublion valaisan, tous les communiqués UDC du mois d’août. Ce qui ne vet pas dire que d’autres partis ne recourent pas à l’appel à la peur, voire au populisme…

La conférence

Les textes et la biblio

Le powerpoint

08 Avr

Plaidoyer pour la rhétorique

Ce texte a été publié dans le journal suisse Le Temps, le 12 novembre 2007 :

Thierry Herman, maître-assistant en sciences de l’information et de la communication de l’Université de Neuchâtel, estime que le rôle de l’éducation est crucial face au marketing politique.

Plaidoyer pour la pensée critique, supplique pour la rhétorique

Ce n’est guère une surprise au lendemain du 21 octobre, sondages et journalistes en étaient d’ailleurs convaincus avant même la confirmation par les urnes, l’UDC n’a pas cédé un pouce de terrain dans le combat territorial que le parti inflige à ses adversaires. L’Union démocratique dite du centre, montée sur des ressorts populistes qui ne sont plus à prouver, a triomphé malgré les vitupérations des uns et les vociférations des autres.

On peut évidemment se lamenter; on peut encore pester contre la victoire de la provocation. Mais à quoi bon? Ueli Maurer, en disant que l’UDC a un programme alors que les autres partis sont anti-UDC, savait parfaitement ce que les autres partis gouvernementaux n’ont pas voulu voir: parler ou agir contre l’UDC, c’est toujours parler d’elle. Et tout publicitaire un peu futé sait que cela est bon pour les affaires.

On peut aussi interroger la responsabilité des médias. Leur rôle moteur dans la diffusion des idées populistes n’est sans doute pas à négliger, mais faire des médias la seule victime sacrificielle, c’est occulter le fait que le problème est bien plus profond.

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