01 Sep

Style populiste et discours raciste

Le cours que je suis en train de préparer sur le populisme commencera évidemment par définir les concepts. En particulier, il s’agira d’observer les différences entre nationalisme, populisme, extrême-droite, discours identitaire et discours raciste. Certains ont tendance à tout mettre dans le même panier.

C’est dans cet arrière-plan de préparation que je suis tombé sur une affiche dans les couloirs de l’Université annonçant une « présentation » de la présidente de la Confédération. Son titre : « Quelle politique extérieure pour le peuple suisse? ». Le style populiste s’exporte plutôt bien dans des partis qui ne le sont pas. En voyant le titre de cette conférence, je me suis demandé si on n’en avait pas ici un signe.

Cette référence au peuple dans le titre fait disparaître le rôle de l’Etat qui se voit soudain incarné par les habitants du même Etat, dans une forme de synecdoque des membres pour le tout. Mais le peuple suisse peut-il avoir une politique extérieure ? A mon sens, non. C’est justement à travers le système de représentation que la Suisse, unité représentant le peuple, peut décider sa politique extérieure. Peut-être que cette lecture du titre, que je peux reformuler comme « quelle politique extérieure doit prendre le peuple suisse? » est-elle erronée. Il faudrait plutôt restituer l’ellipse du titre ainsi : « quelle politique extérieure la Suisse doit-elle prendre pour le peuple suisse ? ». Ce n’est évidemment pas d’une élégance absolue. Reste que la mention du peuple est dans cette lecture tout aussi superfétatoire: pour qui d’autre est-ce que la Suisse déciderait d’une politique extérieure ? Bref, j’y vois ici une forme de style populiste larvé, signe d’une contamination du discours populiste au discours politique. Un autre signe corrobore, quoique faiblement, cette interprétation. Ce n’est pas une « conférence » de Micheline Calmy-Rey qui est programmée, mais une « présentation »: cela dégage un autre rapport de force. Car n’importe quel sous-fifre peut faire une présentation de son rapport, mais celui qui fait une conférence est censé avoir acquis au préalable une forme d’autorité. Or, le populisme rejette l’autorité officielle ou intellectuelle…

J’en étais là de mes réflexions quand, un peu plus loin dans le couloir, je vois la même affiche vandalisée par un autocollant, dont la place est située juste sous le titre, comme pour le souligner – ce qui permet d’autant mieux écraser le nom de la présidente. L’autocollant est clairement raciste comme l’indique le nom de l’association qui s’en réclame et la mention « femmes blanches ». Il fait écho à une sourde peur de disparition de la race blanche réduite à portion congrue (un 2% dont bien sûr on ignore la provenance). La plupart des partis nationaux-populistes se sont, depuis 15 ans, détournés de cette rhétorique. On ne parle plus de race, on ne parle plus de Blancs ou de Noirs, mais on défend l’identité qui est menacée, par exemple, par l’islamisation. Le ressort est le même, mais le discours est plus policé, moins frontalement abject, plus identitaire que discriminatoire.

Reste à s’interroger sur la place de cet autocollant précisément sur cette affiche: le discours populiste comme antichambre du discours raciste ?

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29 Nov

La démocratie en danger?

Il y a quelque chose de pourri dans la démocratie suisse. Encore une initiative populiste acceptée, encore un vote fait de peur et de ressentiment, encore une initiative socialiste balayée alors qu’elle séduisait dans un premier temps. Que faire? Est-on impuissants? Le peuple a toujours raison, proclament certains. Vraiment ? Les limites de la démocratie sont touchées lorsque ce n’est plus une démocratie éclairée.

Il y a quelque chose de navrant de voir le parti socialiste se défendre selon le mode : on n’a pas assez d’argent pour les campagnes de votation. Il est vrai que les moyens sont disproportionnés, comme l’a finement observé Piques et Répliques. Mais l’argument est-il suffisant ? Si on en croit Christian Levrat, président du parti socialiste suisse, s’il avait le portemonnaie d’economiesuisse ou de l’UDC, il gagnerait aussi les votations. Le rapport de causalité est donc très simple : plus tu as d’argent, plus tu gagnes les votations. Si cela est vrai, alors le fameux modèle démocratique suisse n’est qu’une apparence derrière laquelle se cache une ploutocratie. Le pouvoir aux riches !

Mais cela ne suffit pas pour assurer le passage de l’argument à la conclusion. Si l’argent peut acheter le vote mais que les citoyens sont quand même libres de voter et non corrompus, l’argumentation socialiste signifie que les citoyens sont une masse manipulable à merci, une masse abrutie qui réagit comme un chien de Pavlov. Evidemment, le parti socialiste ne peut pas défendre cela en public. Ce n’est pas politiquement correct. Quand un sociologue de droite comme Uli Windisch déclare qu’il faut arrêter de prendre les gens pour des imbéciles et écouter la voix du peuple, il est dans une meilleure position qu’un politicien de gauche qui doit se contenter de sous-entendre que la démocratie est une ploutocratie et encore plus cacher que la démocratie est devenue une démagocratie.  Les élites commencent à tenir des discours anti-démocratiques bien compréhensibles : nombreuses sont les voix qui s’élèvent en France comme ailleurs pour dire « heureusement que le peuple ne peut pas systématiquement voter sur tout ». A la commission européenne, certains évoquaient hier anonymement leur sentiment d’un excès de démocratie en Suisse. L’idéal démocratique chancelle.

Oui, mais le fric peut-il tout expliquer ? Non.  D’abord, l’explication est simpliste et ne rend pas justice au pouvoir indirect et limité de la propagande. Elle se défausse d’un problème beaucoup plus important qui est la question de la formation d’une opinion éclairée. Si on veut continuer à croire à l’hyper-démocratie helvétique, il faut analyser les causes plus finement que cela.

D’abord, le rôle des médias. Si on admet que les médias aiment créer des débats avec des avis contraires et que cela fait au moins 16 votations où l’UDC est seule contre tous les autres partis depuis les années 2000, il est clair que le parti est surreprésenté dans les médias par un dispositif présentant un représentant de l’UDC contre un autre politicien d’un quelconque parti. Même si la grande majorité des journaux lutte dans ses éditoriaux contre l’UDC, l’espace de débat est lui, mathématiquement, à l’avantage du parti populiste. Deuxièmement, la logique spectaculaire du débat, au détriment de la logique citoyenne, favorise un terreau populiste en privilégiant le simple, l’univoque et l’émotionnel, ne serait-ce que dans la sélection des nouvelles. Attention, n’y voyons pas là une critique simpliste battue et rebattue des médias : moi le premier, quand je bosse comme journaliste, j’écarte les sujets compliqués et je traite des faits divers sanglants ; il y a des logiques commerciales qu’on ne peut pas esquiver sans faire preuve d’un angélisme naïf. Mais mon rôle, dans le média où je travaille, est de diffuser et de hiérarchiser l’information. Il n’est la plupart du temps pas possible de prendre du temps pour expliquer, décrypter, analyser et le faire de manière attrayante. Aujourd’hui, les émissions de vulgarisation scientifique, comme Impatience sur RSR ou ce que fait TSR découverte, semblent bien fonctionner. Mais il n’y a pas vraiment d’équivalent dans la vulgarisation politique. Débats et interviews me paraissent privilégiés en lieu et place de décryptage et d’explication dans une démarche de vulgarisation qui consisterait à rendre simple la complexité du terrain politique ; à ma connaissance, seule une émission comme « le dessous des cartes » adopte cette posture-là .

Ensuite, le rôle de l’éducation. Dans les écoles, il n’est pas autorisé au professeur d’exprimer des opinions politiques. Soit, mais alors il faut donner les moyens aux écoliers de pouvoir analyser les arguments présentés et se former librement une opinion. Si j’enseigne et j’étudie la rhétorique, c’est pour justement avoir et donner les moyens d’analyser l’efficacité du discours avec ses appels à la peur et ses différents matraquages et percevoir à travers le brouillard rhétorique, qui est de bonne guerre, la pertinence des arguments et la hiérarchie des valeurs. Mais ce travail critique demande du temps et de la prudence. Et cela demande aussi des moyens pour enseigner l’autodéfense intellectuelle.

Au final, c’est bien une question de fric. Non pour des campagnes dont le parti socialiste semble surestimer l’efficacité, mais pour donner aux médias et à l’éducation des outils de critique éclairée. Si j’avais du temps et des moyens, je créerais un site Internet proche de cequeludcvouscache, mais qui aurait plus de gages de transparence, de neutralité et d’indépendance et qui critiquerait les partis de quelque bord qu’ils soient. Il faut aujourd’hui des outils fiables, non partisans, qui puissent raisonnablement éclairer les citoyens. Certains disent aujourd’hui qu’il ne sert plus à rien d’argumenter, que toutes les tentatives de persuasion sont vouées à l’échec. Mais la démocratie a besoin de croire que dépasser cette désillusion, elle a besoin de montrer que ce n’est pas à coups de campagnes chocs et coûteuses qu’elle se règle, au bénéfice de certains et au détriment de l’intérêt général.

07 Oct

Le populisme larvé des salaires exhibés

J’apprécie énormément le blog de Piques et Répliques. Dani fait un travail remarquable de relevé des problèmes, mais aussi des points forts de la presse contemporaine. Il tombe sur le râble des journaux gratuits assez souvent, mais l’attaque n’est jamais gratuite, elle. Elle est au contraire religieusement documentée, décrite. Comment parle-t-on de la Finlande dans un journal gratuit? Il trie deux ans d’articles sur le sujet et en sort les éléments pertinents. De quoi parle-t-on dans la rubrique Economie ? Il récolte les titres sur deux semaines et nous laisse juger. A l’inverse de bien des intellectuels ou autres experts qui livrent des analyses très générales fondées sur des impressions – travers dans lequel je suis parfois tombé, souvent sous pression des médias – Dani commence par décrire en toute impartialité, par mettre les faits sur la table.

Dans son dernier billet, celui sur la rubrique Economie, il a relevé des titres tous intéressants  à divers titres (aucun par exemple qui expliquerait par le menu les enjeux et les causes de la crise boursière), mais certains montrent des récurrences étonnantes. Je cite:

– En une année, Bill Gates a perdu 6,3 milliards (Bill Gates chantant avec une guitare)

– Daniel Vasella gagne 82111 francs par jour ! (3 patrons souriants)

– Grâce à Titeuf, Zep s’est offert une propriété de 13, 2 millions de francs au coeur de Genève (La propriété)

– Combien gagne Bertrand Delanoë (Photo de l’intéressé)

– En 2007, leurs parfums ont rapporté 600’000 francs par jour aux Beckham (Les époux Beckham)

– Les patrons des sociétés de la Bourse suisse gagnent en moyenne 25’750 francs par jour

Nous avons donc 6 titres sur 14 jours qui portent sur les salaires ou la fortune des stars ou des patrons. Cette fréquence me semble si élevée qu’il peut difficilement s’agir de coïncidences. C’est donc que le sujet est considéré comme interpellant – ce qui est d’autant plus remarquable que la Suisse est connue pour le tabou sur l’argent. Demandez à votre voisin le salaire qu’il a et il y a de fortes chances qu’il vous regarde de travers. A part Gates qui voit sa fortune s’effondrer, il s’agit plutôt de donner le tournis avec des chiffres qui sont très souvent présentés en termes journaliers. A quoi cela sert? A qui profite l’exhibition de tels chiffres? Lire la suite