29 Nov

La démocratie en danger?

Il y a quelque chose de pourri dans la démocratie suisse. Encore une initiative populiste acceptée, encore un vote fait de peur et de ressentiment, encore une initiative socialiste balayée alors qu’elle séduisait dans un premier temps. Que faire? Est-on impuissants? Le peuple a toujours raison, proclament certains. Vraiment ? Les limites de la démocratie sont touchées lorsque ce n’est plus une démocratie éclairée.

Il y a quelque chose de navrant de voir le parti socialiste se défendre selon le mode : on n’a pas assez d’argent pour les campagnes de votation. Il est vrai que les moyens sont disproportionnés, comme l’a finement observé Piques et Répliques. Mais l’argument est-il suffisant ? Si on en croit Christian Levrat, président du parti socialiste suisse, s’il avait le portemonnaie d’economiesuisse ou de l’UDC, il gagnerait aussi les votations. Le rapport de causalité est donc très simple : plus tu as d’argent, plus tu gagnes les votations. Si cela est vrai, alors le fameux modèle démocratique suisse n’est qu’une apparence derrière laquelle se cache une ploutocratie. Le pouvoir aux riches !

Mais cela ne suffit pas pour assurer le passage de l’argument à la conclusion. Si l’argent peut acheter le vote mais que les citoyens sont quand même libres de voter et non corrompus, l’argumentation socialiste signifie que les citoyens sont une masse manipulable à merci, une masse abrutie qui réagit comme un chien de Pavlov. Evidemment, le parti socialiste ne peut pas défendre cela en public. Ce n’est pas politiquement correct. Quand un sociologue de droite comme Uli Windisch déclare qu’il faut arrêter de prendre les gens pour des imbéciles et écouter la voix du peuple, il est dans une meilleure position qu’un politicien de gauche qui doit se contenter de sous-entendre que la démocratie est une ploutocratie et encore plus cacher que la démocratie est devenue une démagocratie.  Les élites commencent à tenir des discours anti-démocratiques bien compréhensibles : nombreuses sont les voix qui s’élèvent en France comme ailleurs pour dire « heureusement que le peuple ne peut pas systématiquement voter sur tout ». A la commission européenne, certains évoquaient hier anonymement leur sentiment d’un excès de démocratie en Suisse. L’idéal démocratique chancelle.

Oui, mais le fric peut-il tout expliquer ? Non.  D’abord, l’explication est simpliste et ne rend pas justice au pouvoir indirect et limité de la propagande. Elle se défausse d’un problème beaucoup plus important qui est la question de la formation d’une opinion éclairée. Si on veut continuer à croire à l’hyper-démocratie helvétique, il faut analyser les causes plus finement que cela.

D’abord, le rôle des médias. Si on admet que les médias aiment créer des débats avec des avis contraires et que cela fait au moins 16 votations où l’UDC est seule contre tous les autres partis depuis les années 2000, il est clair que le parti est surreprésenté dans les médias par un dispositif présentant un représentant de l’UDC contre un autre politicien d’un quelconque parti. Même si la grande majorité des journaux lutte dans ses éditoriaux contre l’UDC, l’espace de débat est lui, mathématiquement, à l’avantage du parti populiste. Deuxièmement, la logique spectaculaire du débat, au détriment de la logique citoyenne, favorise un terreau populiste en privilégiant le simple, l’univoque et l’émotionnel, ne serait-ce que dans la sélection des nouvelles. Attention, n’y voyons pas là une critique simpliste battue et rebattue des médias : moi le premier, quand je bosse comme journaliste, j’écarte les sujets compliqués et je traite des faits divers sanglants ; il y a des logiques commerciales qu’on ne peut pas esquiver sans faire preuve d’un angélisme naïf. Mais mon rôle, dans le média où je travaille, est de diffuser et de hiérarchiser l’information. Il n’est la plupart du temps pas possible de prendre du temps pour expliquer, décrypter, analyser et le faire de manière attrayante. Aujourd’hui, les émissions de vulgarisation scientifique, comme Impatience sur RSR ou ce que fait TSR découverte, semblent bien fonctionner. Mais il n’y a pas vraiment d’équivalent dans la vulgarisation politique. Débats et interviews me paraissent privilégiés en lieu et place de décryptage et d’explication dans une démarche de vulgarisation qui consisterait à rendre simple la complexité du terrain politique ; à ma connaissance, seule une émission comme « le dessous des cartes » adopte cette posture-là .

Ensuite, le rôle de l’éducation. Dans les écoles, il n’est pas autorisé au professeur d’exprimer des opinions politiques. Soit, mais alors il faut donner les moyens aux écoliers de pouvoir analyser les arguments présentés et se former librement une opinion. Si j’enseigne et j’étudie la rhétorique, c’est pour justement avoir et donner les moyens d’analyser l’efficacité du discours avec ses appels à la peur et ses différents matraquages et percevoir à travers le brouillard rhétorique, qui est de bonne guerre, la pertinence des arguments et la hiérarchie des valeurs. Mais ce travail critique demande du temps et de la prudence. Et cela demande aussi des moyens pour enseigner l’autodéfense intellectuelle.

Au final, c’est bien une question de fric. Non pour des campagnes dont le parti socialiste semble surestimer l’efficacité, mais pour donner aux médias et à l’éducation des outils de critique éclairée. Si j’avais du temps et des moyens, je créerais un site Internet proche de cequeludcvouscache, mais qui aurait plus de gages de transparence, de neutralité et d’indépendance et qui critiquerait les partis de quelque bord qu’ils soient. Il faut aujourd’hui des outils fiables, non partisans, qui puissent raisonnablement éclairer les citoyens. Certains disent aujourd’hui qu’il ne sert plus à rien d’argumenter, que toutes les tentatives de persuasion sont vouées à l’échec. Mais la démocratie a besoin de croire que dépasser cette désillusion, elle a besoin de montrer que ce n’est pas à coups de campagnes chocs et coûteuses qu’elle se règle, au bénéfice de certains et au détriment de l’intérêt général.

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09 Sep

Suisse-Libye: sémantique des otages, pragmatique de la promesse et communication en temps de crise

De mémoire d’homme, on n’a jamais vu la diplomatie suisse aussi malmenée dans une tempête médiatico-politique qui semble échapper à tout contrôle, se livrer à toutes les rumeurs pour remplir le vide du silence radio des politiques. L’affaire Thomas Borer n’était que de la roupie de sansonnet. En tant que linguiste, journaliste et homme de communication, trois éléments au moins m’interpellent: la sémantique du mot otage, la lecture d’une probabilité comme d’une promesse et le choix du silence en communication de crise.

La Libye, en guise de représailles par rapport à l’arrestation aussi ferme que justifiée du fils du colonel Khadafi à Genève, retient selon toute évidence deux hommes, brièvement arrêtés, avant d’être libres de circuler en Libye. Ces hommes ne peuvent pas quitter le pays en raison d’une supposée infraction aux lois sur l’immigration libyennes. Curieusement, ces hommes n’ont pas fait le centre de l’actualité pendant des mois: pas de Marcel Carton ni de Florence Aubenas surmédiatisés en terre helvétique. Il faut dire qu’ils sont libres de leurs mouvements, que personne ne craint pour leur vie et que leurs familles en Suisse se terrent dans le silence de plomb. Plus même, si on en croit la Tribune de Genève du jour, un des deux Suisses serait un proche du pouvoir en Libye et aurait même pu quitter le pays pour des vacances en famille en Tunisie ! Lire la suite

06 Sep

Question rhétorique or not question rhétorique?

Il est assez rare que l’on parle de rhétorique dans les médias pour ne pas manquer l’occasion de saisir la balle au bond. Dans le box des accusés, la cheffe helvétique des Affaires étrangères, Micheline Calmy-Rey. Elle plaide non coupable de s’être dit prête à s’asseoir à la table de Ben Laden. Elle renvoie l’accusation à l’AFP qui  n’a pas compris que la question posée était rhétorique. L’affaire fait grand bruit. Essayons d’y voir plus clair. D’abord les pièces à conviction. Pièce 1 : le discours de Micheline Calmy-Rey à la conférence des ambassadeurs (extrait) :

Aujourd’hui, les moralistes ont la part belle: à suivre leurs conseils, Israël n’aurait jamais entamé le dialogue avec les Palestiniens, le roi du Népal avec les maoïstes, le gouvernement colombien avec les FARC ; aucun canal de communication ne se serait ouvert entre le gouvernement sri lankais et les LTTE ; le secrétaire général de l’ONU n’adresserait pas la parole au président soudanais. La communauté internationale se contenterait d’arroser de sanctions et de bombes la Corée du Nord, le Myanmar, l’Iran, le Zimbabwe, le Hamas, le Hezbollah, les chiites radicaux d’Irak, la LRA du nord de l’Ouganda et quelques autres encore. Et bien sûr, elle aurait boycotté les Jeux olympiques.
Alors, faut-il écouter ces bien-pensants? Ou alors rechercher le dialogue sans discrimination – quitte à s’asseoir à la table d’Oussama Ben Laden? Que faire lorsque des personnes, des groupements ou des États violent le droit international et ses principes ? Qui va-t-on appeler terroriste, qui combattant de la liberté ? Quels sont les moyens légitimes de l’action politique, lesquels faut-il proscrire ? Toutes ces questions sont incontournables, et la Suisse se doit de les poser, comme tout autre pays.

Pièce 2 : la dépêche AFP :

La ministre suisse des Affaires étrangères prête « à s’asseoir à la table de Ben Laden. » La ministre suisse des Affaires étrangères Micehline Calmy-Rey s’est déclarée lundi « prête à s’asseoir à la table du dirigeant d’Al-Qaïda, Oussama ben Laden », pour engager un dialogue. Devant les ambassadeurs suisses réunis à Berne, Mme Calmy-Rey a appelé à discuter avec « les acteurs politiques de poids » sur la scène internationale, même lorsqu’ils sont considérés comme infréquentables par certains. « Quitte à s’asseoir à la table du dirigeant d’Al-Qaïda Ben Laden ».

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