15 Jan

Rhétorique du poker

Après un an de tournois de poker hold’em, à raison d’un par mois environ – en live, contre une cinquantaine de joueurs, avec un stack de départ de 20’000 et des blindes augmentant toutes les 25 minutes, chacune de ces précisions étant importante -, j’estime m’en tirer plutôt bien, avec 7 tables finales en 14 tournois, dont six victoires, souvent avec un deal entre les deux ou trois premiers joueurs. L’occasion de réfléchir un peu sur ce jeu aussi intéressant que détestable et dire pourquoi la rhétorique m’aide beaucoup.

Philosophiquement parlant, le poker est d’une laideur incomparable. Il s’agit d’accumuler le plus de jetons, d’éliminer les plus faibles, de faire pression sur les autres, d’élaborer des mensonges et autres manipulations dans le seul but de gagner encore plus de jetons et de jouer avec les aléas d’un monde parfois injuste. Il n’y a pas plus sauvagement capitaliste que ce jeu. Bref, je serais incapable de devenir un professionnel du poker, à supposer que j’en aie les compétences – ce dont je doute.

Hormis ce cadre déprimant, le poker texas hold’em est un jeu magnifique. Si on considère les échecs comme le roi des jeux, c’est parce que la logique y est reine, mais j’estime que le poker représente la quintessence de la rhétorique. Or, à mes yeux, la rhétorique est une approche holistique de la rationalité pratique et humaine bien plus fascinante que la logique mathématicienne.

Quels liens entre poker et rhétorique ?

D’abord, le logos ou l’argumentation. Le poker est un jeu fondé sur un type de raisonnement qui est l’abduction ou le raisonnement par le signe. La façon de découvrir les cartes, de se positionner à table, de regarder l’adversaire ou le croupier, de jouer avec les jetons, d’annoncer son action sont autant de signes qui demandent à être interprétés (voilà pourquoi je ne joue pas sur Internet). On exerce là ce que les théoriciens de la persuasion appellent la voie périphérique : l’ensemble des petits signaux qui aident à persuader. En ce qui concerne la voie centrale qui demande un investissement en réflexion rationnelle, on pratique l’analyse précise des montants annoncés, de l’historique du jeu, des probabilités mathématiques de voir sa main gagner. En associant ces deux types d’informations, le joueur de poker doit faire ce qu’on appelle une inférence vers la meilleure explication. Autrement dit, l’abduction permet de déterminer quelle est la cause la plus probable expliquant l’ensemble des signes repérés et analysés. C’est à partir de ce calcul, qui n’a rien de certain, que l’on joue, en croisant les doigts dans l’espoir d’avoir vu juste.

L’ethos ensuite, ou l’image de soi dans le discours. Au poker, la question de l’image est fondamentale, tant l’image préalable que celle en train de se construire. Les bons joueurs créent une image d’eux ou sont conscients que leur image s’améliore (inspire plus de respect) ou se détériore et vont ajuster leur jeu en fonction de cela. Il y a d’ailleurs une étude à faire sur les catégorisations opérées en hold’em. Comme Aristote, qui repère dans sa Rhétorique des types sociaux (ou èthè) en fonction desquels le discours va changer – on ne s’adresse pas aux vieux et aux jeunes de la même manière – le poker classifie les joueurs par des métaphores très souvent animalières : les sharks (requins), les fish (menu fretin), les calling stations (celui qui ne fait que suivre, même avec rien), les donkeys (les ânes), les éléphants, les rocks, les serrures (ceux qui ne jouent que les mains exceptionnelles), mais j’ai aussi vu les chacals, les souris, etc. Là aussi, ce sont des classements en types d’images de soi qui n’ont rien de certain, mais sur lesquels on doit s’appuyer pour jouer – cela crée ce qu’on appellent en psychologie des heuristiques d’aides à la décision.  Ainsi, tout sexiste que cela soit, je m’appuie souvent et avec succès sur l’heuristique « Les femmes en général ne bluffent pas » pour jouer. C’est une composante de l’auditoire avec laquelle je compose, même si cette règle n’a, heureusement d’ailleurs, rien d’absolu. Tout cela met bien en évidence le rôle de l’auditoire et la co-construction d’un discours ou d’une histoire non seulement en fonction des représentations que l’on a de soi, des représentation que l’on a de son adversaire mais aussi de la représentation que l’on imagine que l’adversaire a de soi ou de lui-même etc. La théorie de la schématisation de Jean-Blaise Grize met particulièrement en évidence ces questions de préconstruits culturels, d’images et de représentations, de co-constructions de discours.

Le pathos pour continuer ou la question des émotions. C’est là un des grands pièges du poker. Prendre une suite de mauvais coups conduit au « steaming » – l’état d’ébullition – voire le tilt : on se met à jouer n’importe comment sans tenir compte du logos. Hier, j’ai discuté avec un gars qui suit un tapis énorme avec roi-valet contre un as-valet en essayant de comprendre pourquoi ce type qui n’a joué que des mains excellentes jusque-là et gagné toutes ses confrontations pouvait se mettre en danger avec une main aussi faible. Il m’a dit qu’il était fatigué d’avoir reçu pendant une heure des mauvaises mains et qu’il commençait à craquer. Explicitement conscient de ce sentiment et malgré un tapis certes réduit, mais encore susceptible de faire peur, il m’a donné quand même tous ses jetons le coup suivant en allant à tapis avec Valet-8 dépareillés: pur tilt. Ne plus retrouver son calme, perdre sa capacité de concentration, refuser de faire le dos rond ou de quitter le table un instant, espérer un flop miraculeux pour revenir au stade d’avant la perte lourde subie sont les conséquences d’une gestion des émotions extrêmement difficile. Ce tourbillon émotionnel, qui peut se manifester de manière exubérante – combien de fois je vois des joueurs bruyamment s’auto-congratuler d’avoir joué de manière objectivement catastrophique -, est un à-côté, parfois pénible à vivre, du poker – où les véritables gentlemen ne sont pas en majorité. On peut aussi mal gérer des émotions positives: tomber amoureux de ses cartes et aller jusqu’au bout du coup, même si le flop n’est pas favorable. Mais s’il faut parvenir à maîtriser les émotions tant négatives que positives, il faut aussi les construire. Tout l’art est de susciter l’envie de suivre quand vous avez une main forte ou créer la peur de vous suivre quand vous avez une main faible. Quel montant investir pour cela ? Quelle attitude vocale et corporelle adopter pour s’adapter au scénario voulu ? Voilà des questions qui me travaillent constamment autour d’une table. Le plus délicat, difficile et fascinant étant lorsque les émotions font douter de la raison: votre analyse vous dit que l’autre bluffe, mais avez peur de le relancer au cas où il ne blufferait quand même pas…

Le kaïros, ou le moment pour persuader. Le poker, c’est aussi du storytelling: il faut raconter à chaque coup une histoire qui sonne crédible. Hier, j’ai gagné un bluff monstrueux, parce que la série de coups faite montrait à mon sens que j’avais touché la meilleure paire du tableau, alors que je n’avais absolument rien. Mais le gars a hésité pendant un temps interminable durant lequel j’essaie de rester aussi illisible que possible; il a failli me laisser avec un jeton de 1000: j’avais joué trop gros pour rentabiliser mon coup et je me suis rendu compte être suspect de bluff. Mais j’ai avancé 92000 jetons et il en avait encore 91000 : soit il suivait et se retrouvait en bonne position pour gagner le tournoi, soit il était éliminé. Mon histoire était peut-être pas très bien racontée, mais elle restait plausible et inquiétante. Sagement, il s’est couché. J’avais compensé ma faible histoire par un bon sens du kaïros, autrement dit, la perception du moment favorable. En effet, nous n’étions plus que 7 à table et seuls les 6 premiers repartaient avec des gains. Même s’il l’a regretté par la suite et s’est mis à moins bien joué, me suivre alors qu’il n’avait que la 2eme paire du tableau était clairement un risque trop grand. Il est capital à mon sens de sentir le moment où un bluff peut passer et de raconter une histoire du début à la fin du coup. Certains tentent brutalement un bluff énorme sur la dernière carte : l’histoire n’est pas crédible et sent le tirage couleur ou suite manqué. Bien des commentateurs de poker utilisent d’ailleurs fréquemment la critique du mauvais timing. Evidemment, il y a là une prise de risque qui peut coûter très cher: faire un bluff quand votre adversaire a une main monstrueuse conduit souvent à l’élimination. Raison pour laquelle je veux absolument être le plus gros tapis à table et me donner les moyens de résister à un mauvais sens du kaïros…

Enfin, le poker est de la pure rhétorique, parce qu’il y a toujours une part d’impondérable. La beauté du jeu consiste à jouer avec cela. Il n’y a aucune garantie que les tentatives de persuasion au poker réussissent à tous les coups, de même qu’il n’y a aucune garantie qu’un orateur même habile puisse persuader à tous les coups. Parfois, et c’est le plus frustrant, c’est parce que l’essai était raté, les techniques de persuasion mal appliquées, la situation ou les adversaires mal analysés ou pas assez bien cernés. Parfois, la chance ou la malchance s’en mêle. Oui, j’ai gagné hier avec ma paire de neuf contre une paire de rois parce que j’ai trouvé un brelan au flop. Je n’en suis pas fier, car j’ai mal joué le coup, mais je me suis aussi souvent retrouvé de l’autre côté de ce coup, encaissant un « bad beat » frustrant, celui qui avait pourtant 82% de chances de gagner. La croyance en un monde juste en prend un (nouveau) coup. On se dit alors que même de Gaulle, le 24 mai 68, s’était fourvoyé dans son discours pour calmer les manifestations estudiantines. Et que le 30 mai, son discours avait fait taire les contestations. Sur le long terme, de Gaulle reste un orateur brillant. Un joueur de poker, même en jouant de manière optimale, peut échouer un soir, mais, sur le long terme, sa maîtrise des techniques, son sens du jeu, en fera un gagnant. Reste que cette partie ingérable du poker donne au jeu tout son sel et figure une réalité moins déconnectée du monde que le jeu des échecs. Reste que la partie ingérable de la rhétorique donne au pouvoir de persuasion tout son sel et représente la rationalité humaine de manière moins déconnectée du monde que la logique…

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