30 Sep

Peut-on faire du populaire de qualité? A propos du Matin nouveau

Je l’avoue, la lecture, dans Le Matin dimanche, de l’interview de la première rédactrice en chef d’un journal romand, Ariane Dayer, me faisait craindre le pire. A la lecture du premier numéro sous sa responsabilité et avec le nouvel habillage du Matin orange, l’ouragan qui s’annonçait à été rétrogradé en petite tempête.

Dimanche, Ariane Dayer confiait qu’elle aimerait pour sa première édition « un fait divers suisse mais sous le biais d’un témoignage fort ». Quant au people, ses propos étaient pour le moins clairs: « Mais je lis le people! Mon intention n’est pas de rhabiller les femmes. Nous sommes toutes obsédées, aujourd’hui, par notre sphère intime. Le people nous permet de nous projeter: est-elle mieux foutue que moi? ». Au lieu de chercher à combattre ce qui est décrit comme une obsession (a priori malsaine), elle veut l’entretenir, la développer.

On ne scie pas la branche sur laquelle on vient de s’asseoir et il est certain qu’Ariane Dayer n’allait pas pouvoir changer l’essence même du journal populaire – faits divers, people, sexe, sport sous l’angle humain. On ne peut pas demander au Matin de devenir le Temps. Mais ce qui m’inquiétait vraiment dans son propos, c’était l’idée qu’on allait refaire toujours plus de la même chose plutôt que faire autre chose. Aussi ai-je acheté le Matin nouvelle formule avec les épaules empreintes de lassitude résignée. Quand j’ai dû sortir 2 francs 20 tout en voyant cette Une désastreuse, j’ai failli laisser tomber. Et acheter un chocolat pour ses vertus anti-dépressives.

Je reviendrai sur cette Une. Mais la critique est aisée et l’art de faire un journal toujours populaire mais plus ambitieux est difficile. Or, il y a des tentatives de proposer autre chose qui me paraissent intéressantes, pour ce que peut valoir mon avis. Dans le sens où on tente de développer la part explicative sans renoncer au format court.

Parlons des initiatives que je trouve heureuses. D’abord, les pages « zoom » proposent un angle différent, en lien avec l’actualité, mais ce n’est pas tout à fait ce que l’on retrouve ailleurs qui est un simple déveoppement (point fort, temps fort, l’événement etc). On parle de la crise financière, mais à peine, pour se recentrer sur la toute-puissante loi de proximité : les conséquences en Suisse, dix conseils pour « sauver son argent ». Le ton est un peu catastrophiste et les explications sur ce qui s’est passé à Wall Street manquent, mais les conseils donnés sont le résultat d’une enquête menée auprès de plusieurs experts qui sont interviewés et non des trucs à l’emporte-pièce un peu faciles. On trouve aussi un encadré intitulé « de quoi on parle? » qui me paraît, dans l’idée, combler un manque dans la presse d’aujourd’hui qui est de restituer jour après jour le contexte (qui peut suivre le conflit israélo-palestinien aujourd’hui?). Dommage que là, ce soit un peu court, centré sur les faits et non les causes de ces mêmes faits. Dans un autre article, « Les 3 qui font l’actu », on met aussi en évidence des faits, construits en Qui ? Quoi? puis des commentaires courts, des réflexions plus ou moins intéressantes. L’idée de la rubrique est de centrer sur la personne et non sur les événements, ce qui me paraît significatif d’une société où tout se personnifie, s’incarne. Mais c’est une manière au fond intéressante de concilier le goût des gens et le commentaire critique. D’autant que parmi les gens, il y a Ehud Olmert – loin de la proximité et de la starisation que l’on retrouve souvent dans le journal populaire (je n’aime pas cette désignation qui fait un peu journal pour la populace, très méprisante, mais les catégories ont la peau dure).

Dans l’idée de fouiller plus les articles, le vote des jeunes en Autriche pour l’extrême-droite est accompagnée d’une interview d’Uli Windisch pour tenter de comprendre le phénomène. Non que j’estime qu’il faut toujours recourir à la voix d’un expert ou que les explications d’Uli Windisch soient définitives sur le sujet, mais il y a là la volonté de proposer plus que la dépêche d’agence. En économie, on raconte l’évolution du prix de l’oeuf sur une colonne avec un éclairage historique, ce qui n’est pas inintéressant, même si cela n’a que peu de lien avec l’économie.

Pour le reste, on retrouve le futile, le sport (qui a perdu sa Une inversée), la conso. Plus de people – 4 pages, mais à leur juste place (après le courrier et avant l’horoscope et la fin du grand titre people barrant une moitié de page), plus de sport sous l’angle people aussi – Paul Newman en tant que sportif (bonne idée et bien réalisée d’après ce que j’ai survolé), les valises de Wawrinka. Après tout, pourquoi pas ? Quand Le Matin, demande à Wawrinka de détailler sa valise, c’est, pour autant qu’il se prête au jeu, permettre de mieux comprendre l’homme et le joueur, en le voyant dans les coulisses. Futile, inquiétant peut-être pour la préservation de l’espace privé de chacun, mais au fond assez attachant et un peu éclairant – sur l’ennui du joueur hors des courts, le besoin de distraction, le besoin d’entendre du français en Australie…

Bref, je ne vais pas tirer à boulets rouges sur ce nouveau Matin qui fait souffler, timidement, un vent un peu nouveau et réaliserai une critique modérée, ce qui n’est pas un mince exploit étant donné l’habitude des intellectuels de toujours critiquer ce type de presse. Mais je ne vais pas verser dans l’angélisme non plus. Ainsi, pourquoi vouloir adopter à tout prix le langage familier? « Planquez votre argent », « Pascal (Couchepin), laisse tomber ta carapace », « votre fric », des hélicos, un hosto, « Mais il est gonflé Ehud Olmert », « Bernard Nicod, vous faites le malin ? » etc. Faut-il vraiment adopter mimétiquement le langage ordinaire des gens ? Il y a sans doute une logique marketing là-derrière, mais imagine-t-on un enseignant parlant de la même manière aux élèves, un avocat au tribunal ? Les codes langagiers ont aussi une valeur sociale et y renoncer c’est prendre un risque de se décrédibiliser sinon de vouloir faire démagogique à bon compte.

Reste aussi du people qui excède les pages réservées à ce nom. La gifle reçue par l’élue Valérie Garbani en tête de la rubrique Suisse (d’une part, l’intérêt de la nouvelle est discutable, d’autre part, la tête de rubrique est imméritée), le fait qu’Isabelle Moret sorte de son image de blonde, le décodage des frisettes de Ségolène Royal et surtout, l’idée en Une que Balasko serait une femme à gigolos alors que l’article ne vise qu’à présenter son nouveau film portant sur le sujet et ne dit rien de ses habitudes sexuelles – dont on n’aurait par ailleurs rien à cirer… C’est comme si on avait titré en Une « Balasko lesbienne » parce qu’elle sortait Gazon Maudit. Un réel et indigne plantage. La Une, en mettant en vedette des gens (Garbani, Wawrinka, Balasko) et du langage familier appelant à la peur (« Planquez votre argent », alors que dans l’article on dit paradoxalement « ne plaquez pas votre fric sous le matelas »!) fait dans l’accroche maximale, au mépris de ce que disent les articles (Balasko, argent).  Ce maquillage truqueur comme les titres en capitales sont à contre-courant complet de ce que prétend faire la nouvelle rédactrice en chef : « plus d’enquêtes, plus d’informations, un journal plus fouillé » (citée dans le 24 Heures du 30 septembre). Mais le paradoxe semble être une marque de fabrique d’Ariane Dayer, qui dit aussi vouloir un journal « plus impertinent ».

En résumé, il s’agit de faire plus fort encore sur l’accroche, les émotions, la starisation, tout en faisant plus fort sur l’enquête. Une sorte de quadrature du cercle qui est intéressante en soi et qui donne des résultats surprenants, même si on prend le risque de décevoir tout le monde. Je crois possible de faire un journal populaire de qualité, mais faire encore plus populaire tout en faisant plus de qualité me semble disperser les forces au lieu de les rassembler vers un seul objectif clair. Ce que je perçois comme une erreur – fût-elle de jeunesse – se révèlera peut-être au final un bon choix (je ne fais que livrer une réflexion à chaud), mais, pour le moment, c’est plutôt quelque chose d’un peu confus qui me semble être sorti des rotatives, un difficile exercice d’équilibriste entre les traditions passées, sur lesquelles on veut capitaliser, et les envies futures, entre un manque de tenue un peu putassière et la noble volonté journalistique d’approfondir certaines nouvelles.

PS. L’émission Médialogues a interrogé Ariane Dayer sur sa nouvelle formule. On peut l’écouter ici.

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#1 on 2008-Sep-30 mar  09:05+0

#2 on 2008-Sep-30 mar  09:54+0

#3 on 2008-Sep-30 mar  09:27+0

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