25 Mai

Sexe sans rapport

Aristote (commencer mon billet comme cela devrait faire fuir tous ceux qui espéraient voir autre chose – du cul pour le dire clairement), Aristote donc rejetait, comme le signale à plusieurs reprises Philippe Breton, la plaidoirie hors de la cause. Autrement dit, susciter l’adhésion par des voies qui sont détournées de l’objet dont on parle n’est pas une manière éthique de pratiquer de la rhétorique. Prendre la décision d’acheter une voiture ne doit pas se faire au Salon de l’Automobile à Genève à cause de l’accorte fille court vêtue qui vous ouvre la portière. Notez que l’on voit tellement facilement l’association bagnole – femme alanguie et peu vêtue que l’on peut se demander si cela ne finit pas par entrer dans la cause. Je connais des types qui estiment que certains modèles de voitures sont des « aspirateurs à nanas »… Bref.

On peut prendre un autre exemple, très habilement commenté sur ce blog par un « jeune sur le monde de l’électronique et de la nuit ». Je le cite longuement :

Ces jours-ci dans les rues on a sans doute droit au climax de la bêtise, une affiche pour une soirée intitulée « Sex in the city ». Je vous rassure tout de suite, on est loin ici du prochain film de Metropolitan. Le contenu de l’affiche pourrait être rapidement décrit de la manière suivante: grosse voiture, femme appuyée contre cette dernière et penchée en avant, nue avec un petit flash pour cacher (au minimum) son arrière train. En dessous le titre « Sex in the city », le tout sur un fond violet. En voyant ça, il faut se poser deux questions. Jusqu’où peut on aller dans le marketing vulgaire et qu’elle est le rapport avec une soirée musicale?

Ces affiches sont exposées dans la rue au regard de tous, que doit penser un adolescent en voyant une telle affiche? Et pour les plus jeunes? La femme y est montrée comme un objet sexuel, et si on veut faire dans le vulgaire comme cette affiche on pourrait parler de bout de viande. Objet marketing car le sexe fait vendre, même très bien d’ailleurs. Si l’on pense au tapage qu’avaient fait les quatre strings arrosoirs il n’ y a pas si longtemps que ça, la propagande féministe devrait être beaucoup plus virulente pour le cas présent. Au moins à l’époque, l’affiche essayait de nous vendre de la lingerie, des culs (même photoshopés) étaient donc plus compréhensibles. Dans le cas présent on veut nous vendre de la musique, et c’est bien là que réside le deuxième problème.

Il n’y a pas si longtemps que ça, une discothèque lausannoise proposait une soirée intitulée « Suce mon téton ». Quel rapport avec la musique?

Ah jeune de la nuit, permets-moi de saluer la question qu’il fallait poser et que tu as posée par deux fois: « quel rapport avec ? ». Autrement dit,en théorie de l’argumentation, le principe de pertinence entre l’argument et sa conclusion. De deux choses l’une: ou bien ces soirées en discothèque ne sont que des préliminaires sexuels dans lesquels chasseurs et gibiers savent qu’ils ne sont là que pour « ça » – et dans ce cas, rapport il y a, soit, ce qui est quand même plus probable, on va en boîte pour danser sur de la musique et dans ce cas rapport il n’y a pas. Sauf que c’est ambigu. On sait bien, on sait tous, qu’il arrive qu’une virée en boîte se transforme en « sex in the city ». Sur un malentendu, tout est toujours possible. Sauf que c’est transformer ce qui est considéré par beaucoup comme une fin (s’éclater en boîte) en moyen putatif (je n’ai pas dit pute hâtive) pour autre chose, quitte à dénaturer l’ambiance festive et à rendre suspicieuses les femmes qui s’y rendent lorsqu’elles savent l’image (de pute hâtive) que ces affiches donnent elles à la moindre approche d’un mâle. C’est jouer sur un imaginaire sexuel pour vendre des billets d’entrée en imposant du coup une lecture du monde où tous seraient chasseurs ou gibiers et où la musique ne compte plus.

L’appel à l’émotion est sans doute l’un des types d’arguments sur lequel on ne cesse de gloser. Certains estiment qu’il n’est tout simplement pas recevable et plaident pour une froide logique cartésienne. Ils sont aujourd’hui minoritaires, dans la mesure où d’une part les neurologues ont montré que dissocier raison et émotions conduit à ne plus pouvoir raisonner correctement (Damasio) et, d’autre part, où l’émotion peut se lover pratiquement n’importe où (dans le style, dans le contexte,..). Reste que convaincre par une émotion hors sujet, sans rapport avec lui, que cette émotion soit sexuelle, soit de l’ordre de la peur, de la haine, de l’envie, de la pitié ou de la fierté conduit à ne plus pouvoir raisonner librement, à bloquer l’esprit critique. C’est pourquoi je plaide non pour l’interdiction de l’émotion dans l’argumentation – contre-productive et utopique -, mais pour l’enseignement du principe argumentatif du plaider dans la cause et pour l’exercice de la vigilance critique.

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#1 on 2008-Mai-25 dim  05:09+0

#2 on 2008-Mai-26 lun  05:08+0

#3 on 2008-Août-06 mer  08:19+0

#4 on 2008-Août-14 jeu  08:49+0

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