29 Déc

Dieudonné, Desproges et les limites de la liberté d’expression

h_9_ill_724056_dieudonneJe lis dans Le Monde un titre censé être accrocheur mais ne l’est plus vraiment: « Dieudonné dérape une nouvelle fois ».  Cela pose problème : dire déraper présuppose que l’on se trouvait préalablement sur la ligne droite. Or, Dieudonné a quitté la route depuis un moment.

Dieudonné donc, humoriste de son état, a jugé drôle de remettre au négationniste Robert Faurisson, condamné à de multiples reprises pour avoir contesté un crime contre l’humanité, le prix de l’infréquentabilité et de l’insolence.  Le « prix » a été apporté par un technicien, déguisé en déporté avec étoile jaune, son « habit de lumière ». Dans le public, selon Le Parisien, Jean-Marie Le Pen, parrain de la fille de Dieudonné, épisode sur lequel je n’épiloguerai pas tant cela m’énerve d’instrumentaliser ainsi un bambin, ainsi que toute une galaxie d’extrémistes de droite. Et surtout, des applaudissements, et des huées contre les médias bien-pensants et des piques lancées à deux reprises contre « des milices sionistes » ou les « milices d’occupation israéliennes ».  Drôle, non ? Non.

La provocation est calculée, filmée, préparée, et Dieudonné annonce déjà qu’il s’agit d’un « coup d’enfer » dont tous les médias parleront le lendemain. La vidéo qui témoigne de ce moment est extrêmement révélatrice, tout en faisant froid dans le dos. 

desprogesbmpTrès révélatrice, parce qu’elle montre un homme conscient des limites qu’il entend transgresser tout en s’abritant derrière un mantra plusieurs fois répété au cours du 8 pénibles minutes de la vidéo : « liberté d’expression ». Du coup, cette « performance » qui n’en est pas une – Dieudonné convoque un pseudo-historien dont les thèses ont été prouvées comme fausses, il ne se met pas vraiment en danger, il ne prétend pas vouloir être vraiment drôle et  il cède à la facilité de faire un coup de pub malsain à petit prix – relance une fois de plus le débat sur la liberté d’expression en des temps très politiquement corrects.

Il fut des temps pas très lointains où l’humour pouvait être méchamment corrosif. Depuis Hara-Kiri en 1970 (« Bal tragique à Colombey : 1 mort ») jusqu’à Desproges (« On me dit que des Juifs se sont glissés dans la salle. Vous pouvez rester. N’empêche qu’on ne m’ôtera pas de l’idée que pendant la Seconde Guerre Mondiale, de nombreux Juifs ont eu une attitude carrément hostile à l’égard du régime nazi »), l’humour faisait vibrer comme un cristal frotté avec de l’eau notre conscience démocratique. L’humour dérangeait et interrogeait nos limites. Et il est vrai que l’humour de ce début de siècle est loin d’avoir la même portée.

Le sketch de Desproges que je viens de citer en plein 1984 du triomphe de SOS-Racisme et du Live Aid se différencie de la pantalonnade de Dieudonné sur bien des plans. D’abord le talent. Il ne suffit pas d’être un provocateur, c’est donné à tout le monde, il faut encore provoquer avec talent. Desproges, en retournant comme une veste la lecture de l’histoire, les Juifs hostiles au régime nazi, montre toute la finesse de celui qui caricature, c’est-à-dire qui accentue les traits et qui par là-même déclenche le rire malgré soi, malgré la gêne issue du tabou qu’on chatouille. Un coup extrêmement difficile à jouer et qui aurait pu coûter cher. Chez Dieudo, il n’y a pas d’accentuation, car il n’y a pas de traits au départ: il se contente d’affirmer au premier degré au lieu de suraffirmer au second degré. Du coup, il est pris au sérieux (un comble pour un humoriste) par toute une clique d’extrême-droite et suscite tant le dégoût des intellectuels que les amalgames les plus débridés (voir les commentaires du billet de Pierre Assouline auquel je viens de faire référence).

Ensuite, Dieudonné et Desproges se différencient par leur conception de la liberté d’expression. Le premier la brandit à l’américaine: on peut rire de tout, aucune laisse ne doit m’attacher. Le second marque les limites: on peut rire de tout, mais pas avec tout le monde. La dignité d’autrui est aussi un droit universel, et Desporges avouait dans son célèbre réquisitoire des flagrants délires en présence du même Le Pen, que la compagnie d’un stalinien pratiquant le mettait rarement en joie. A force de vouloir briser les limites, Dieudonné relâche la bride et permet aux haineux et exaltés de tout poil de délirer. Cautionner la venue d’un révisionniste qui laisse entendre son statut de victime et de bouc émissaire à 5000 spectateurs et à x fois plus d’internautes les laisse indifférents. Dieudonné autorise le laisser-dire et le laisser-faire et compte même sur le scandale que cela provoquera pour se faire de la publicité à bon compte. Comme le dit joliment ce commentaire sur le site du Monde : “La provocation a du sens quand celui qui la produit peut se dédouaner de toute ambigüité et use habilement de l’effet sans adhérer au fond de sa farce.”

Significativement, le débat ne porte plus sur le rire et la provocation mais sur le droit à la parole alors que Desporges interrogeait les limites du rire dans un contexte de droit à la parole.  D’ailleurs le débat sur le blog de Pierre Assouline vire très vite à l’amalgame avec les événements de Gaza et parle au final peu de liberté  d’expresison et de révisionisme. Dieudonné revendique des droits, Desproges rappelle que les droits impliquent aussi des devoirs et que la démocratie n’a pas de sens sans régulation. Comme dit plus haut, l’un a un talent comique difficilement égalable, l’autre est un triste clown.

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