Je lis dans Le Monde un titre censé être accrocheur mais ne l’est plus vraiment: “Dieudonné dérape une nouvelle fois”. Cela pose problème : dire déraper présuppose que l’on se trouvait préalablement sur la ligne droite. Or, Dieudonné a quitté la route depuis un moment.
Dieudonné donc, humoriste de son état, a jugé drôle de remettre au négationniste Robert Faurisson, condamné à de multiples reprises pour avoir contesté un crime contre l’humanité, le prix de l’infréquentabilité et de l’insolence. Le “prix” a été apporté par un technicien, déguisé en déporté avec étoile jaune, son “habit de lumière”. Dans le public, selon Le Parisien, Jean-Marie Le Pen, parrain de la fille de Dieudonné, épisode sur lequel je n’épiloguerai pas tant cela m’énerve d’instrumentaliser ainsi un bambin, ainsi que toute une galaxie d’extrémistes de droite. Et surtout, des applaudissements, et des huées contre les médias bien-pensants et des piques lancées à deux reprises contre “des milices sionistes” ou les “milices d’occupation israéliennes”. Drôle, non ? Non.
La provocation est calculée, filmée, préparée, et Dieudonné annonce déjà qu’il s’agit d’un “coup d’enfer” dont tous les médias parleront le lendemain. La vidéo qui témoigne de ce moment est extrêmement révélatrice, tout en faisant froid dans le dos.
Très révélatrice, parce qu’elle montre un homme conscient des limites qu’il entend transgresser tout en s’abritant derrière un mantra plusieurs fois répété au cours du 8 pénibles minutes de la vidéo : “liberté d’expression”. Du coup, cette “performance” qui n’en est pas une – Dieudonné convoque un pseudo-historien dont les thèses ont été prouvées comme fausses, il ne se met pas vraiment en danger, il ne prétend pas vouloir être vraiment drôle et il cède à la facilité de faire un coup de pub malsain à petit prix – relance une fois de plus le débat sur la liberté d’expression en des temps très politiquement corrects.
Il fut des temps pas très lointains où l’humour pouvait être méchamment corrosif. Depuis Hara-Kiri en 1970 (“Bal tragique à Colombey : 1 mort”) jusqu’à Desproges (“On me dit que des Juifs se sont glissés dans la salle. Vous pouvez rester. N’empêche qu’on ne m’ôtera pas de l’idée que pendant la Seconde Guerre Mondiale, de nombreux Juifs ont eu une attitude carrément hostile à l’égard du régime nazi”), l’humour faisait vibrer comme un cristal frotté avec de l’eau notre conscience démocratique. L’humour dérangeait et interrogeait nos limites. Et il est vrai que l’humour de ce début de siècle est loin d’avoir la même portée.
Le sketch de Desproges que je viens de citer en plein 1984 du triomphe de SOS-Racisme et du Live Aid se différencie de la pantalonnade de Dieudonné sur bien des plans. D’abord le talent. Il ne suffit pas d’être un provocateur, c’est donné à tout le monde, il faut encore provoquer avec talent. Desproges, en retournant comme une veste la lecture de l’histoire, les Juifs hostiles au régime nazi, montre toute la finesse de celui qui caricature, c’est-à-dire qui accentue les traits et qui par là-même déclenche le rire malgré soi, malgré la gêne issue du tabou qu’on chatouille. Un coup extrêmement difficile à jouer et qui aurait pu coûter cher. Chez Dieudo, il n’y a pas d’accentuation, car il n’y a pas de traits au départ: il se contente d’affirmer au premier degré au lieu de suraffirmer au second degré. Du coup, il est pris au sérieux (un comble pour un humoriste) par toute une clique d’extrême-droite et suscite tant le dégoût des intellectuels que les amalgames les plus débridés (voir les commentaires du billet de Pierre Assouline auquel je viens de faire référence).
Ensuite, Dieudonné et Desproges se différencient par leur conception de la liberté d’expression. Le premier la brandit à l’américaine: on peut rire de tout, aucune laisse ne doit m’attacher. Le second marque les limites: on peut rire de tout, mais pas avec tout le monde. La dignité d’autrui est aussi un droit universel, et Desporges avouait dans son célèbre réquisitoire des flagrants délires en présence du même Le Pen, que la compagnie d’un stalinien pratiquant le mettait rarement en joie. A force de vouloir briser les limites, Dieudonné relâche la bride et permet aux haineux et exaltés de tout poil de délirer. Cautionner la venue d’un révisionniste qui laisse entendre son statut de victime et de bouc émissaire à 5000 spectateurs et à x fois plus d’internautes les laisse indifférents. Dieudonné autorise le laisser-dire et le laisser-faire et compte même sur le scandale que cela provoquera pour se faire de la publicité à bon compte. Comme le dit joliment ce commentaire sur le site du Monde : “La provocation a du sens quand celui qui la produit peut se dédouaner de toute ambigüité et use habilement de l’effet sans adhérer au fond de sa farce.”
Significativement, le débat ne porte plus sur le rire et la provocation mais sur le droit à la parole alors que Desporges interrogeait les limites du rire dans un contexte de droit à la parole. D’ailleurs le débat sur le blog de Pierre Assouline vire très vite à l’amalgame avec les événements de Gaza et parle au final peu de liberté d’expresison et de révisionisme. Dieudonné revendique des droits, Desproges rappelle que les droits impliquent aussi des devoirs et que la démocratie n’a pas de sens sans régulation. Comme dit plus haut, l’un a un talent comique difficilement égalable, l’autre est un triste clown.
Tags: Desproges, Dieudonné, droits de l'homme, liberté d'expression, rire
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Bravo, Monsieur Herman.
Je cherchais quelque article digne de ce nom sur le net et me voici tombé sur un pamphlet excellent. Bien sûr que Dieudonné et cent fois coupable. Et invoquer un grand comme Desproges (qu’il n’égale et n’égalera jamais) ne lui donnera pas raison, ni aujourd’hui, ni demain.
Il est loin le temps de la provocation intelligente, de l’humour réfléchi et du règne de la sagesse faite humour…
Bonne continuation,
Respectueusement,
Alexis. -
Quel joli article canular!
Comme la plupart des médias, vous tombez à chaque fois dans le panneau… c’est triste et montre une fois de plus que la diabolisation médiatique est toujours bien présente et efficace. Croire, au jour d’aujourd’hui que Dieudonné, anti-religieux et qui plus est non-baptisé, à fait de LePen le parrain de son fils baptisé par un catholique extrémiste est de la pure crédulité (ou de l’acharnement, c’est selon). Je serais curieux de voir les preuves en votre possession… Bref, Dieudonné s’est exprimé dès le lendemain sur internet auprès de ceux qui l’apprécie, pour informer du but de cette rumeur lâché dans le monde de la presse.
Pour l’affaire avec Faurisson, que veut dire exactement cette provocation? C’est ni plus ni moins qu’une action visant à se servir de la presse pour que l’on parle de lui alors qu’il est boudé depuis si longtemps. Pensez-vous réellement que le fait de faire venir sur scène quelqu’un qu’il considère comme choquant signifie qu’il “cautionne” ses dires (il nie aussi la traite des noirs au passage… mais non pas Dieudonné…) ? Le simple fait même de côtoyer des racistes, antisémites, islamophobes ou autres ne ferait pas de vous une personne du même panier. Qui dans sa famille n’a pas un grand-père ou un oncle raciste (par exemple un ancien de la guerre d’Algérie qui sont encore nombreux et souvent bien racistes) avec qui il parle, blague et partage des repas?
Pourquoi ne parle-t-on pas du fait que Dieudonné, qui défend la liberté d’expression (même si c’est en terme de provocation), est aujourd’hui interdit de spectacle partout… Elle est belle notre démocratie qui prend les actes d’un humoriste au premier degré !
Cette démocratie qui tolère et qui défend au nom de la liberté d’expression, les caricatures de Mahomet mais qui s’indigne quand on laisse parler Faurisson.
Dieudonné soulève également une chose importante. Le niveau validité des “informations” et leur traitement objectif ou non dans les différents JT.C’est peut-être à méditer…
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Merci pour votre commentaire incisif, Tintino. Pour l’affaire du baptême, mes sources sont évidemment les médias traditionnels, Libé, l’Express, le Parisien, etc. Et la parole de Le Pen himself. Maintenant que je suis alerté qu’il s’agissait peut-être d’un coup de pub et que j’ai vu le sketch où il l’expliquait, j’ai effectivement des doutes sur la réalité ou non du baptême. Mais cela n’enlève rien à l’instrumentalisation qui est faite de sa fille (non de son fils) à des fins bassement mercantiles et promotionnelles. Que ce soit vrai ou faux, le but est de faire scandale pour faire parler de soi, ce qui n’est pas une fin très noble en soi. Une provocation gratuite, comme pour l’affaire Faurisson.
Le principe du coup médiatique est le même. Si vous relisez bien mes propos, je n’ai pas dit que Dieudo cautionnait les propos de Faurisson – s’il l’avait fait, il serait immédiatement condamné – et j’étais parfaitement au courant du désaccord au sujet de Gorée (ce qui laisse entendre un accord sur d’autres thèses révisionnsites…). En revanche, j’ai dit qu’il cautionnait la venue de Faurisson sur scène en le laissant libre de s’exprimer, ce qui permet à ce Faurisson qui revient ainsi en pleine gloire alors qu’on aurait mieux fait de l’oublier, de laisser entendre qu’il est plus victime que coupable. Au nom d’une pseudo-liberté d’expression, qui dissimule mal le procédé promotionnel, Dieudo accepte de donner un “habit de lumière” à un affabulateur antisémite patenté. Je n’ai jamais dit que ce geste faisait de lui un révisionniste et je connais parfaitement le procédé de l’amalgame que je réprouve et que vous me reprochez avec l’histoire de grand-père raciste. Je n’ai par exemple pas dit que Julien Lepers était présent dans la salle, donc Julien Lepers, comme 5000 autres personnes, est un facho. Je n’ai pas dit non plus que Dieudonné était révisionniste, mais qu’il utilisait une cause noble, la liberté d’expression, à mauvais escient.
Le fait que Dieudonné soit interdit de spectacle “partout” pose aussi la question que vous me suggérez de méditer – d’ailleurs à juste titre – sur l’objectivité du traitement des informations. Si je sais qu’il y a eu, en tout cas dans une ville, un arrêté municipal crétin pour interdire le spectacle, Dieudonné pourra “faire le con” à Genève et à Crissier – en Suisse – sauf si des menaces de violence autour du spectacle se font jour. La censure est une très mauvaise solution comparé au boycott…
Cela dit, votre commentaire a le mérite d’une part de mettre la puce à l’oreille sur l’affaire, assez incroyable en effet, du baptême et donc sur la confiance qu’on accorde aux médias. D’autre part, il pose une question qui reste préoccupante au-delà de la provocation imbécile de Dieudonné qui est la liberté d’expression à deux vitesses : est-on plus chatouilleux avec des propos antisémites qu’avec des propos islamophobes ? C’est possible mais pas certain. Je pense qu’il ne faut pas confondre les questions de droit (à l’expression) et la question de la critique. Ainsi, les caricatures de Mahomet sont pour moi aussi une provocation imbécile et grossière, au même titre que Faurisson sur scène et le technicien en habit de déporté. Et le seul écho qu’il faudrait donner à ce genre de provocations, c’est un écho de silence consterné. -
Merci Thierry Herman pour cet excellent article très didactique.
Grâce à l’efficacité de votre lecture critique, j’ai pu prendre de la distance et munie d’outils de réflexion, j’ai pu supporter de visionner l’ignoble “prestation” de Dieudonné et al. sans me sentir effondrée par tant de bêtise, de macabre mise en scène, et d’appât de publicité de mauvais aloi.
Mon opinion, jusqu’à plus ample informée, était faite de longue date tant sur lui que sur Faurisson, mais votre développement va me permettre de prendre confiance dans mon point de vue et de débattre mieux dorénavant (quand le débat est possible…).
En revanche la page du blog d’Assouline et ses formulations m’ont interloquée : il utilise un vocabulaire dont j’essaye de supposer qu’il est influencé par la lecture de l’article du Parisien auquel je n’ai pas pu avoir accès via le lien qu’il indique.
En particulier, et en utilisant le dicitionnaire TLF du CNRS http://atilf.atilf.fr/tlf.htm
- “Leurs détracteurs”
de detrahere « tirer à bas, retrancher »
Personne qui dénigre outrageusement, en cherchant à rabaisser les mérites, la valeur d’une personne, les avantages ou les qualités d’une chose.- “franche rigolade”
pure et sans mélange (!?)- “pionnier en France du négationnisme”
Personne qui se lance la première dans une entreprise, qui ouvre la voie à d’autres dans un domaine inexploré (…)Ceci dit vous allez probablement me trouver pointilleuse ou susceptible, j’ai aussi un problème dans l’utilisation que vous faites dans votre texte du verbe “avouer” :
“La dignité d’autrui est aussi un droit universel, et Desporges avouait dans son célèbre réquisitoire des flagrants délires en présence du même Le Pen, que la compagnie d’un stalinien pratiquant le mettait rarement en joie.”
On devrait pouvoir avouer méfaits et crimes. Mais clamer haut et fort que les totalitaires et les révisionnistes ne passeront pas, ne serait-il pas porteur de vie et d’espoir, comme l’humour le meilleur qui secoue les idées et décolle les niveaux de la compréhension ?
Bien cordialement,
et à vous lire plus encore,Althaea
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Toujours la même rengaine.
Peut on rire de tout ? Les limites de la liberté d’expression… blablaLes journalistes se prennent trop souvent pour des juges et des spécialistes en droit. Je ne dis pas que les juges ont toujours raison, c’est juste cet précipitation qui rappelle les plus bas instincts humain.
Combien de fois doit on le répéter Dieudonné n’est pas raciste, Dieudonné n’est pas du FN et même s’il l’était à quoi bon les Lepeniste sont allez voir Sarko. Les opérations promotion de Dieudo sont calculées et préparées pour montrer que les médias ne font pas un travail de fond. Les bloggeur malheureusement non plus, mais ils en ont pas la prétention.
La liberté d’expression n’a pas de limites suis-je assez claire ?
On ne condamne pas sans procès et sans droit de réponse, que ce soit Faurisson ou Gollnich voir Le Pen. On donne le contexte d’une citation. On reste objectif et on donne son opinion modérément sans animosité.Voilà votre travail que vous ne faites malheureusement plus. Mais comme le dit Dieudo : il faut en parler même si on est pas d’accord, le débat est saint dans une société.


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