Il y a quelque chose de pourri dans la démocratie suisse. Encore une initiative populiste acceptée, encore un vote fait de peur et de ressentiment, encore une initiative socialiste balayée alors qu’elle séduisait dans un premier temps. Que faire? Est-on impuissants? Le peuple a toujours raison, proclament certains. Vraiment ? Les limites de la démocratie sont touchées lorsque ce n’est plus une démocratie éclairée.

Il y a quelque chose de navrant de voir le parti socialiste se défendre selon le mode : on n’a pas assez d’argent pour les campagnes de votation. Il est vrai que les moyens sont disproportionnés, comme l’a finement observé Piques et Répliques. Mais l’argument est-il suffisant ? Si on en croit Christian Levrat, président du parti socialiste suisse, s’il avait le portemonnaie d’economiesuisse ou de l’UDC, il gagnerait aussi les votations. Le rapport de causalité est donc très simple : plus tu as d’argent, plus tu gagnes les votations. Si cela est vrai, alors le fameux modèle démocratique suisse n’est qu’une apparence derrière laquelle se cache une ploutocratie. Le pouvoir aux riches !

Mais cela ne suffit pas pour assurer le passage de l’argument à la conclusion. Si l’argent peut acheter le vote mais que les citoyens sont quand même libres de voter et non corrompus, l’argumentation socialiste signifie que les citoyens sont une masse manipulable à merci, une masse abrutie qui réagit comme un chien de Pavlov. Evidemment, le parti socialiste ne peut pas défendre cela en public. Ce n’est pas politiquement correct. Quand un sociologue de droite comme Uli Windisch déclare qu’il faut arrêter de prendre les gens pour des imbéciles et écouter la voix du peuple, il est dans une meilleure position qu’un politicien de gauche qui doit se contenter de sous-entendre que la démocratie est une ploutocratie et encore plus cacher que la démocratie est devenue une démagocratie.  Les élites commencent à tenir des discours anti-démocratiques bien compréhensibles : nombreuses sont les voix qui s’élèvent en France comme ailleurs pour dire « heureusement que le peuple ne peut pas systématiquement voter sur tout ». A la commission européenne, certains évoquaient hier anonymement leur sentiment d’un excès de démocratie en Suisse. L’idéal démocratique chancelle.

Oui, mais le fric peut-il tout expliquer ? Non.  D’abord, l’explication est simpliste et ne rend pas justice au pouvoir indirect et limité de la propagande. Elle se défausse d’un problème beaucoup plus important qui est la question de la formation d’une opinion éclairée. Si on veut continuer à croire à l’hyper-démocratie helvétique, il faut analyser les causes plus finement que cela.

D’abord, le rôle des médias. Si on admet que les médias aiment créer des débats avec des avis contraires et que cela fait au moins 16 votations où l’UDC est seule contre tous les autres partis depuis les années 2000, il est clair que le parti est surreprésenté dans les médias par un dispositif présentant un représentant de l’UDC contre un autre politicien d’un quelconque parti. Même si la grande majorité des journaux lutte dans ses éditoriaux contre l’UDC, l’espace de débat est lui, mathématiquement, à l’avantage du parti populiste. Deuxièmement, la logique spectaculaire du débat, au détriment de la logique citoyenne, favorise un terreau populiste en privilégiant le simple, l’univoque et l’émotionnel, ne serait-ce que dans la sélection des nouvelles. Attention, n’y voyons pas là une critique simpliste battue et rebattue des médias : moi le premier, quand je bosse comme journaliste, j’écarte les sujets compliqués et je traite des faits divers sanglants ; il y a des logiques commerciales qu’on ne peut pas esquiver sans faire preuve d’un angélisme naïf. Mais mon rôle, dans le média où je travaille, est de diffuser et de hiérarchiser l’information. Il n’est la plupart du temps pas possible de prendre du temps pour expliquer, décrypter, analyser et le faire de manière attrayante. Aujourd’hui, les émissions de vulgarisation scientifique, comme Impatience sur RSR ou ce que fait TSR découverte, semblent bien fonctionner. Mais il n’y a pas vraiment d’équivalent dans la vulgarisation politique. Débats et interviews me paraissent privilégiés en lieu et place de décryptage et d’explication dans une démarche de vulgarisation qui consisterait à rendre simple la complexité du terrain politique ; à ma connaissance, seule une émission comme « le dessous des cartes » adopte cette posture-là .

Ensuite, le rôle de l’éducation. Dans les écoles, il n’est pas autorisé au professeur d’exprimer des opinions politiques. Soit, mais alors il faut donner les moyens aux écoliers de pouvoir analyser les arguments présentés et se former librement une opinion. Si j’enseigne et j’étudie la rhétorique, c’est pour justement avoir et donner les moyens d’analyser l’efficacité du discours avec ses appels à la peur et ses différents matraquages et percevoir à travers le brouillard rhétorique, qui est de bonne guerre, la pertinence des arguments et la hiérarchie des valeurs. Mais ce travail critique demande du temps et de la prudence. Et cela demande aussi des moyens pour enseigner l’autodéfense intellectuelle.

Au final, c’est bien une question de fric. Non pour des campagnes dont le parti socialiste semble surestimer l’efficacité, mais pour donner aux médias et à l’éducation des outils de critique éclairée. Si j’avais du temps et des moyens, je créerais un site Internet proche de cequeludcvouscache, mais qui aurait plus de gages de transparence, de neutralité et d’indépendance et qui critiquerait les partis de quelque bord qu’ils soient. Il faut aujourd’hui des outils fiables, non partisans, qui puissent raisonnablement éclairer les citoyens. Certains disent aujourd’hui qu’il ne sert plus à rien d’argumenter, que toutes les tentatives de persuasion sont vouées à l’échec. Mais la démocratie a besoin de croire que dépasser cette désillusion, elle a besoin de montrer que ce n’est pas à coups de campagnes chocs et coûteuses qu’elle se règle, au bénéfice de certains et au détriment de l’intérêt général.

Ma première télé…

Un ressort efficace: crainte puis soulagement

Chaque année, c’est la même rengaine: selon les premières estimations, les primes d’assurance-maladie des Suisses vont augmenter de 14%, de 11%, de 8,5%. Des chiffres impressionnants, d’autant qu’ils s’inscrivent dans une certaine continuité:

1996: +8,7% (188 francs)
1997: +8,7% (188 francs)
1998: +4,9% (197 francs)
1999: +3,3% (204 francs)
2000: +3,8% (212 francs)
2001: +5,5% (223 francs)
2002: +9,7% (245 francs)
2003: +9,6% (269 francs)
2004: +4,3% (280 francs)
2005: +3,7% (290 francs)
2006: +5,6% (306 francs)
2007: +2,2% (313 francs)
2008: +0,5% (315 francs)
2009: +2,6% (323 francs)
2010: +8,7% (351 francs)
2011: +6,5% (373 francs)

Le jour de l’annonce officielle cependant, le chiffre se dégonfle. En 2011, une hausse moyenne de 6,5% alors qu’on annonçait 8% le 23 septembre et 11% au début du mois… Pour les primes 2010, c’est la Confédération elle-même qui annonçait des hausses de 14% (au final, 8,7%).

En psychologie, il existe une stratégie d’influence que l’on appelle le “crainte-puis-soulagement”. En somme, il s’agit de faire très peur afin de faire mieux accepter quelque chose une fois que l’on est soulagé. Autrement dit, annoncez 11% de hausse et 6,5% vous paraîtront acceptables dans le soulagement d’avoir échappé à pire. Ne dites jamais 4% de hausse avant d’annoncer 6,5% sous peine de voir de virulentes protestations et des scandales devant la hausse incontrôlée des primes. Au final, c’est de toute manière vous qui passez à la caisse tout pareil…

Claude Béglé aux prises avec sa propre rhétorique (keystone)

Les ennuis de Claude Béglé, à la tête du CA de La Poste, sont imputables à plusieurs facteurs (si j’ose dire). Dont le premier est sans doute une affaire de communication. Dans un contexte pas facile de réduction du courrier et de maintien nécessaire du service universel, l’élément déclenchant la crise me semble être une simple analogie. Le 20 décembre, Claude Béglé lance “La Poste doit devenir comme Nestlé”. La dépêche ats qui reprend et diffuse l’interview enfonce le clou: “Pour comparaison, La Poste – qui compte 44′000 emplois équivalent plein temps – a réalisé un chiffre d’affaires de quelque 9 milliards de francs en 2008. Le géant alimentaire Nestlé – qui occupe 283′000 personnes à travers le monde – a vu son chiffre d’affaires atteindre les 110 milliards de francs l’an dernier.” La comparaison purement factuelle en apparrence peut/doit se lire comme une “preuve” de la mégalomanie de Claude Béglé. D’où une levée de boucliers.

Oui mais. Comparaison n’est pas raison, dit l’adage. Pourquoi liriez-vous dans “La Poste doit devenir comme Nestlé”, “La Poste doit devenir Nestlé” en occultant le “comme” qui fait tout le problème mais aussi toute la saveur de l’analogie? En choisisssant un exemple parlant d’une entreprise suisse qui s’est imposée dans le monde, Claude Béglé a choisi un raccourci porteur et convaincant. Une très bonne manière de faire de la rhétorique efficace, mais qui comporte le risque d’un “tranfert d’évidence” (Marc Angenot) entre deux entreprises qui va bien plus loin que la simple ressemblance. Si l’analogie est prise au sérieux, si on en dissèque scientifiquement les points de ressemblance et de divergence, elle se voit coupée de son potentiel rhétorique pour être considérée sur le plan rationnel (en ce sens, l’analogie est l’ennemi intime de l’écrit scientifique). L’analogie n’est jamais rationnelle et juste,  mais c’est utiliser la kalashnikov au lieu du pistolet à bouchons, d’une efficacité tellement redoutable qu’elle devrait être entourée d’un bandeau de prévention du type “La fumée tue”. C’est pour cela qu’elle est savoureuse et que l’on résiste difficielement à son emploi – ma phrase précédente en comporte d’ailleurs deux. Claude Béglé fait aujourd’hui l’amère expérience des aléas de l’analogie. Aujourd’hui, il se voit contraint de dire qu’ ”il regrette par exemple certaines incompréhensions ou fausses citations lorsqu’il a fait des comparaisons entre La Poste et Nestlé ou Google“.

Pour ceux qui se lèvent tôt, vraiment tôt, le Café Philo de la semaine de 11 au 15 janvier dans les Matinales de la Radio Suisse romande sera consacré à la rhétorique. Trois minutes entre 6h46 et 6h49. Invité: votre serviteur. Au menu:

  • Obama ou l’art de la rhétorique pour rassembler le peuple américain
  • Les hommes politiques suisses: entre lourdeur et éloquence ?
  • La rhétorique, ça ne s’improvise pas! Qu’avons-nous fait de l’héritage grec et romain ?
  • Au secours, de la pub à la Bible, la rhétorique est-elle partout ?
  • La rhétorique pour convaincre quand les temps sont incertains ?

Il est aussi possible d’écouter à une heure plus convenable, sur cette page et les suivantes

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