29 Déc

Dieudonné, Desproges et les limites de la liberté d’expression

h_9_ill_724056_dieudonneJe lis dans Le Monde un titre censé être accrocheur mais ne l’est plus vraiment: « Dieudonné dérape une nouvelle fois ».  Cela pose problème : dire déraper présuppose que l’on se trouvait préalablement sur la ligne droite. Or, Dieudonné a quitté la route depuis un moment.

Dieudonné donc, humoriste de son état, a jugé drôle de remettre au négationniste Robert Faurisson, condamné à de multiples reprises pour avoir contesté un crime contre l’humanité, le prix de l’infréquentabilité et de l’insolence.  Le « prix » a été apporté par un technicien, déguisé en déporté avec étoile jaune, son « habit de lumière ». Dans le public, selon Le Parisien, Jean-Marie Le Pen, parrain de la fille de Dieudonné, épisode sur lequel je n’épiloguerai pas tant cela m’énerve d’instrumentaliser ainsi un bambin, ainsi que toute une galaxie d’extrémistes de droite. Et surtout, des applaudissements, et des huées contre les médias bien-pensants et des piques lancées à deux reprises contre « des milices sionistes » ou les « milices d’occupation israéliennes ».  Drôle, non ? Non.

La provocation est calculée, filmée, préparée, et Dieudonné annonce déjà qu’il s’agit d’un « coup d’enfer » dont tous les médias parleront le lendemain. La vidéo qui témoigne de ce moment est extrêmement révélatrice, tout en faisant froid dans le dos.  Lire la suite

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10 Sep

Ethique de la citation journalistique

Dans l’écriture scientifique, il y a une règle cardinale qui est le respect de la parole d’autrui. Friand de citations diverses, l’écrit académique doit être fidèle au texte cité, indiquer par des crochets d’éventuels ajouts, corrections ou suppressions, donner la référence exacte pour qu’elle soit vérifiable, etc. Dans le journalisme, on est loin d’être aussi exigeant: restituer l’esprit d’un propos tenu en lieu et place de la lettre peut suffire. Mais cela débouche sur toute une série d’accusations récurrentes de la part d’interviewés lésés : vous sortez ce propos du contexte, vous avez déformé mes propos, vous avez tronqué ce que j’ai dit, etc.

Julian Baggini, dans ce stimulant ouvrage recommandé ici, prend l’exemple d’un discours de Jacques Chirac très mal reçu par les Britanniques et les Américains. Les médias britanniques et américains ont cité une intervention télévisée de Jacques Chirac du 10 mars 2003 : « Ma position, c’est que, quelles que soient les circonstances, la France votera non ». Ce refus d’intervenir en Irak a suscité le scandale: qu’est-ce que ce pays de pacifistes absolus qui refusent la guerre en toutes circonstances? En fait, la citation était tronquée et hors contexte: les circonstances ne sont pas absolues, mais relatives aux débats en cours à l’ONU et au Conseil de sécurité. En outre, la phrase entière est la suivante:

Ma position, c’est que, quelles que soient les circonstances, la France votera non parce qu’elle considère ce soir qu’il n’y a pas lieu de faire une guerre pour atteindre l’objectif que nous nous sommes fixé, c’est-à-dire le désarmement de l’Irak.

Omettre le « ce soir » fait croire que le refus de la France est gravé dans le marbre pour toute éternité. Modifier une citation n’est donc pas sans conséquence, parfois graves. Le but est presque toujours d’être plus tranchant, plus séduisant, plus vendeur. (N.B. Un livre d’Alexander Marinos est tout entier consacré à ce sujet délicat : « So habe ich das nicht gesagt » : die Authentizität der Redewiedergabe im nachrichtlichen Zeitungstext »). Lire la suite

25 Mai

Sexe sans rapport

Aristote (commencer mon billet comme cela devrait faire fuir tous ceux qui espéraient voir autre chose – du cul pour le dire clairement), Aristote donc rejetait, comme le signale à plusieurs reprises Philippe Breton, la plaidoirie hors de la cause. Autrement dit, susciter l’adhésion par des voies qui sont détournées de l’objet dont on parle n’est pas une manière éthique de pratiquer de la rhétorique. Prendre la décision d’acheter une voiture ne doit pas se faire au Salon de l’Automobile à Genève à cause de l’accorte fille court vêtue qui vous ouvre la portière. Notez que l’on voit tellement facilement l’association bagnole – femme alanguie et peu vêtue que l’on peut se demander si cela ne finit pas par entrer dans la cause. Je connais des types qui estiment que certains modèles de voitures sont des « aspirateurs à nanas »… Bref.

On peut prendre un autre exemple, très habilement commenté sur ce blog par un « jeune sur le monde de l’électronique et de la nuit ». Je le cite longuement : Lire la suite