09 Sep

Julian Baggini: « Le canard qui a gagné au loto »

Julian Baggini, je le confesse, est un type qui m’énerve. Il écrit beaucoup et bien. Il a beaucoup d’humour et de finesse. Il a écrit cette merveille de vulgarisation philosophique qu’est « Le cochon qui voulait être mangé » (et qui permet de redécouvrir la grotte de Platon, l’âne de Buridan, et quantité de dilemmes éthiques). Il a aussi écrit ce « Do you Think what you Think you Think? » dont rien que le titre vaut l’achat. Il s’intéresse de près à la pensée critique et vient tout juste de publier « The Duck that Won the Lottery and 99 Other Bad Arguments » qui se présente sous la même facture que le cochon. J’aurais aimé être lui. Il est bourré de talents. Il m’énerve.

« The Duck that Won the Lottery » est fondé sur l’histoire d’un couple qui a reçu un origami de canard dans un restaurant chinois. Le propriétaire a affirmé qu’il s’agit d’un signe de chance. Le week-end d’après, paf, le couple gagne 1 million de livres sterling à la loterie. D’où un lien de case à effet entre le canard et la somme gagnée. Un raisonnement déjà décrit ici comme post hoc ergo propter hoc. Mais ce n’est qu’un des 100 exemples donnés par Baggini. Qui a en outre la délicatesse de ne pas stigmatiser ceux qui font ces raisonnements un peu faiblards, voire de rebondir à partir de cet exemple et de l’explication pour donner une réflexion plus générale. Si on va mieux après avoir pris un médicament, est-ce que cela montre vraiment que le médicament fonctionne bien ?

Un autre exemple: « Hillary Clinton, habillée en costume brun, chemise et bijoux turquoises, a circulé à travers la pièce en parlant « d’aires d’expertise » aux ouvriers métallurgistes ». Baggini révèle à juste titre que l’habillement féminin est nettement plus décrit que le costume des hommes. Manque de variété des complets masculins ? Peut-être, mais le fait est que parler des habits qu’elle porte sans qu’il y ait de rapports étroits avec la news sape quelque peu le sérieux dont on peut créditer Hillary Clinton en l’occurrence. « En mettant de l’importance sur ce qu’elle porte, vous limitez un peu l’importance de ce qu’elle dit », dixit Baggini.

Bref, ce livre est un régal qui mérite une traduction française dès que possible. Son talent de vulgarisateur se confirme, mais il propose aussi des « bad arguments » qu’on ne lit jamais ailleurs dans la littérature sur les paralogismes ou sophismes. Je vous laisse là, je dois continuer ma lecture…

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06 Sep

Question rhétorique or not question rhétorique?

Il est assez rare que l’on parle de rhétorique dans les médias pour ne pas manquer l’occasion de saisir la balle au bond. Dans le box des accusés, la cheffe helvétique des Affaires étrangères, Micheline Calmy-Rey. Elle plaide non coupable de s’être dit prête à s’asseoir à la table de Ben Laden. Elle renvoie l’accusation à l’AFP qui  n’a pas compris que la question posée était rhétorique. L’affaire fait grand bruit. Essayons d’y voir plus clair. D’abord les pièces à conviction. Pièce 1 : le discours de Micheline Calmy-Rey à la conférence des ambassadeurs (extrait) :

Aujourd’hui, les moralistes ont la part belle: à suivre leurs conseils, Israël n’aurait jamais entamé le dialogue avec les Palestiniens, le roi du Népal avec les maoïstes, le gouvernement colombien avec les FARC ; aucun canal de communication ne se serait ouvert entre le gouvernement sri lankais et les LTTE ; le secrétaire général de l’ONU n’adresserait pas la parole au président soudanais. La communauté internationale se contenterait d’arroser de sanctions et de bombes la Corée du Nord, le Myanmar, l’Iran, le Zimbabwe, le Hamas, le Hezbollah, les chiites radicaux d’Irak, la LRA du nord de l’Ouganda et quelques autres encore. Et bien sûr, elle aurait boycotté les Jeux olympiques.
Alors, faut-il écouter ces bien-pensants? Ou alors rechercher le dialogue sans discrimination – quitte à s’asseoir à la table d’Oussama Ben Laden? Que faire lorsque des personnes, des groupements ou des États violent le droit international et ses principes ? Qui va-t-on appeler terroriste, qui combattant de la liberté ? Quels sont les moyens légitimes de l’action politique, lesquels faut-il proscrire ? Toutes ces questions sont incontournables, et la Suisse se doit de les poser, comme tout autre pays.

Pièce 2 : la dépêche AFP :

La ministre suisse des Affaires étrangères prête « à s’asseoir à la table de Ben Laden. » La ministre suisse des Affaires étrangères Micehline Calmy-Rey s’est déclarée lundi « prête à s’asseoir à la table du dirigeant d’Al-Qaïda, Oussama ben Laden », pour engager un dialogue. Devant les ambassadeurs suisses réunis à Berne, Mme Calmy-Rey a appelé à discuter avec « les acteurs politiques de poids » sur la scène internationale, même lorsqu’ils sont considérés comme infréquentables par certains. « Quitte à s’asseoir à la table du dirigeant d’Al-Qaïda Ben Laden ».

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14 Mai

Post hoc ergo propter hoc

Temporalité et causalité sont proches voisins. L’effet de quelque chose ne peut avoir d’existence qu’après une cause. Mais le langage est trompeur. Lorsque l’on dit: « le directeur a démissionné à la suite de cette affaire », personne ne va imaginer que la relation entre l’affaire et la démission est purement temporelle. L’affaire est donc la cause de la démission, même si formellement le langage ne présente qu’une succession d’événements. Quantité d’expressions temporelles peuvent ainsi être considérées comme des vecteurs de causalité. « Le cataclysme est survenu après le passage de la comète de Halley » ne signifie pas une simple relation descriptive et temporelle, même si le locuteur peut toujours se dédouaner de toute intention causale. Ce rapprochement entre temporalité et causalité est source d’erreurs de raisonnement d’autant plus possibles qu’elles sont naturelles. Mais si B suit A, B n’est pas forcément la conséquence de A. On appelle ce raisonnement trop rapide du joli nom latin « post hoc ergo propter hoc » – « après cela donc à cause de cela ». Exemple: Lire la suite