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Claude Béglé aux prises avec sa propre rhétorique (keystone)

Les ennuis de Claude Béglé, à la tête du CA de La Poste, sont imputables à plusieurs facteurs (si j’ose dire). Dont le premier est sans doute une affaire de communication. Dans un contexte pas facile de réduction du courrier et de maintien nécessaire du service universel, l’élément déclenchant la crise me semble être une simple analogie. Le 20 décembre, Claude Béglé lance “La Poste doit devenir comme Nestlé”. La dépêche ats qui reprend et diffuse l’interview enfonce le clou: “Pour comparaison, La Poste – qui compte 44′000 emplois équivalent plein temps – a réalisé un chiffre d’affaires de quelque 9 milliards de francs en 2008. Le géant alimentaire Nestlé – qui occupe 283′000 personnes à travers le monde – a vu son chiffre d’affaires atteindre les 110 milliards de francs l’an dernier.” La comparaison purement factuelle en apparrence peut/doit se lire comme une “preuve” de la mégalomanie de Claude Béglé. D’où une levée de boucliers.

Oui mais. Comparaison n’est pas raison, dit l’adage. Pourquoi liriez-vous dans “La Poste doit devenir comme Nestlé”, “La Poste doit devenir Nestlé” en occultant le “comme” qui fait tout le problème mais aussi toute la saveur de l’analogie? En choisisssant un exemple parlant d’une entreprise suisse qui s’est imposée dans le monde, Claude Béglé a choisi un raccourci porteur et convaincant. Une très bonne manière de faire de la rhétorique efficace, mais qui comporte le risque d’un “tranfert d’évidence” (Marc Angenot) entre deux entreprises qui va bien plus loin que la simple ressemblance. Si l’analogie est prise au sérieux, si on en dissèque scientifiquement les points de ressemblance et de divergence, elle se voit coupée de son potentiel rhétorique pour être considérée sur le plan rationnel (en ce sens, l’analogie est l’ennemi intime de l’écrit scientifique). L’analogie n’est jamais rationnelle et juste,  mais c’est utiliser la kalashnikov au lieu du pistolet à bouchons, d’une efficacité tellement redoutable qu’elle devrait être entourée d’un bandeau de prévention du type “La fumée tue”. C’est pour cela qu’elle est savoureuse et que l’on résiste difficielement à son emploi – ma phrase précédente en comporte d’ailleurs deux. Claude Béglé fait aujourd’hui l’amère expérience des aléas de l’analogie. Aujourd’hui, il se voit contraint de dire qu’ ”il regrette par exemple certaines incompréhensions ou fausses citations lorsqu’il a fait des comparaisons entre La Poste et Nestlé ou Google“.

De mémoire d’homme, on n’a jamais vu la diplomatie suisse aussi malmenée dans une tempête médiatico-politique qui semble échapper à tout contrôle, se livrer à toutes les rumeurs pour remplir le vide du silence radio des politiques. L’affaire Thomas Borer n’était que de la roupie de sansonnet. En tant que linguiste, journaliste et homme de communication, trois éléments au moins m’interpellent: la sémantique du mot otage, la lecture d’une probabilité comme d’une promesse et le choix du silence en communication de crise.

La Libye, en guise de représailles par rapport à l’arrestation aussi ferme que justifiée du fils du colonel Khadafi à Genève, retient selon toute évidence deux hommes, brièvement arrêtés, avant d’être libres de circuler en Libye. Ces hommes ne peuvent pas quitter le pays en raison d’une supposée infraction aux lois sur l’immigration libyennes. Curieusement, ces hommes n’ont pas fait le centre de l’actualité pendant des mois: pas de Marcel Carton ni de Florence Aubenas surmédiatisés en terre helvétique. Il faut dire qu’ils sont libres de leurs mouvements, que personne ne craint pour leur vie et que leurs familles en Suisse se terrent dans le silence de plomb. Plus même, si on en croit la Tribune de Genève du jour, un des deux Suisses serait un proche du pouvoir en Libye et aurait même pu quitter le pays pour des vacances en famille en Tunisie ! Lisez la suite »

En pleine polémique liée aux propos du Pape sur le préservatif, l’évêque d’Orléans, Mgr André Fort, a proposé une argumentation qui a fait scandale. Je cite les propos du Monde :

La preuve est faite que le préservatif n’est pas une garantie à 100 % contre le sida”, a expliqué André Fort, évêque d’Orléans, vendredi 27 mars, sur les ondes de France Bleu Orléans. “Vous le savez très bien, tous les scientifiques le savent : la taille du virus du sida est infiniment plus fine que celle d’un spermatozoïde”, a expliqué l’évêque.

Mgr Fort, fort en sciences ?

Cela mérite une analyse détaillée de l’argumentation proposée. Mais je dois d’abord dire que l’argumentation m’a laissé dans un premier temps totalement imperméable (si j’ose dire) à sa logique. Je n’ai absolument pas vu le rapport entre la taille du virus et le préservatif. C’était pour moi un des rares cas d’incohérence linguistique. En fait, j’ai été incapable d’imaginer l’idée selon laquelle le préservatif ne serait pas étanche. Littéralement inconcevable, l’idée qui permet de comprendre la logique de l’évêque implique en outre que le préservatif ne protège pas du sida en dépit d’une avalanche de publications expliquant que le condom reste le seul moyen pour empêcher la propagation du sida. A l’inconcevabilité du préservatif vu comme un filtre et non comme un rempart s’ajoutait dans mon esprit l’inimagibilité d’un discours allant contre la doxa si massivement communiquée. Depuis, j’ai dû admettre avec consternation qu’il fallait intégrer cette donnée dans le raisonnement de l’évêque.

Pour moi, le raisonnement se déplie en trois argumentations qui sont subordonnées.

Première argumentation :

Prémisse 1 : Vous savez que le virus du sida est de taille infiniment plus fine qu’un spermatozoïde + Prémisse 2 (on a affaire à une argumentation multiple  ou à argumentation convergente selon les approches) les scientifiques savent que le virus du sida est de taille infiniment plus fine qu’un spermatozoïde

Conclusion : le virus du sida est de taille infiniment plus fine qu’un spermatozoïde. Le passage des prémisses à la conclusion est fondé sur l’ad verecundiam (le recours à l’autorité: si un expert dit X, X est vrai) pour la seconde argumentation, sur l’ad populum (si plusieurs personnes pensent X, X est vrai) pour le premier, mais dans la mesure où cela confirme ce que l’on est tous (quel référent désigne le vous: le journaliste ou l’ensemble des auditeurs?) censé savoir, on pourrait y voir une pétition de principe.

Dès qu’on parle de sophisme en ad ou que l’on identifie un sophisme, on convoque l’idée d’une faute morale ou argumentative, une approche que je ne partage pas entièrement. Ici, la conclusion provisoire “virus<spermatozoïde” me semble acceptable dans le sens commun ou la représentation que je me fais de ces deux référents.

Deuxième argumentation :

Prémisse 1 : La taille du virus du sida est infiniment plus fine que celle du spermatozoïde

Prémisse 2  (argumentation coordonnée ou liée selon les approches) (implicite) : or le préservatif peut laisser passer des éléments plus fins qu’un spermatozoïde

Conclusion : Le virus du sida peut passer à travers le préservatif

Une preuve non-scientifique de l’étanchéité?

Ici, il faut être un peu charitable avec l’évêque. Si on reconstitue la prémisse implicite selon une proposition universelle (tout élément plus fin que le spermatozoïde passe à travers le préservatif, alors le préservatif serait à 100% inefficace), il n’y aurait aucun sens à acheter ou à utiliser des préservatifs dont l’effet serait nul hormis l’effet contraceptif. D’où la modalité exprimée dans la prémisse que j’ai reconstituée, qui serait congruente avec l’idée selon laquelle la protection n’est pas à 100%.

Troisième argumentation :

Prémisse 1 : le virus du sida peut passer à travers le préservatif

Conclusion : le préservatif n’est pas une garantie à 100% contre le sida

Pour être plus juste il faudrait reconstituer l’enthymème sous la forme syllogistique du modus ponens ainsi : si prémisse 1 , alors conclusion, or prémisse 1, donc conclusion.

Il est intéressant de voir que l’évêque dit bien « la preuve est faite que », ce qui souligne le caractère démonstratif de son argumentation. Aussi ai-je tendance à considérer que la troisième argumentation n’est pas une simple reformulation linguistique de la conclusion du deuxième mouvement argumentatif. Ce langage scientifique qui revient en fin de parcours me semble d’ailleurs montrer que la mobilisation de l’ad verecundiam en début de raisonnement déploie son effet encore plus loin, ce qui est de bonne guerre rhétorique.

Cette schématisation du raisonnement met en évidence que la prémisse 2 implicite pose un problème d’acceptabilité alors même que, de par son statut de prémisse et de par son caractère implicite, elle est vue comme une évidence par l’évêque ; cette reconstruction met aussi en relief l’idée que l’évêque justifie l’acceptabilité de sa première prémisse par le recours aux experts et au savoir commun, ce qui est peut-être une manière de détourner l’attention sur la prémisse la moins problématique des deux.

Quelle est l’efficacité d’un tel raisonnement ? Je ne crois pas que l’évêque ait convaincu grand monde sauf sur sa parfaite méconnaissance du préservatif. Mais on peut imaginer que faire passer pour une évidence la prémisse implicite et garantir l’acceptabilité de la prémisse explicite par le recours aux scientifiques pourrait instiller le doute chez certains. D’autant que l’utilisation du préservatif ne garantit effectivement pas à 100% la non-contamination, du fait de rarissimes ruptures de capote… Cela laisse peut-être un espace pour le doute chez certains.

Il faut noter que depuis l’évêque s’est rétracté en prenant acte du fait qu’il s’appuyait sur “d’anciennes études” sur la fiabilité du préservatif. Mouais, du temps où le préservatif était fabriqué en caecum de mouton peut-être…

N.B. Merci à Steve Oswald pour m’avoir incité à plus réfléchir sur ce cas…

Comme des millions, peut-être des milliards de personnes dans le monde, j’ai entendu le discours d’investiture de Barack Obama. Comme pour beaucoup sans doute, c’est la première fois que j’entends un discours d’investiture en intégralité sur un nombre impressionnant de médias, signe de l’espoir fou que le monde place dans l’élection de ce nouveau président. Sans en faire l’analyse de détail, la rhétorique de Barack Obama m’a déçu: il n’avait pas cette flamboyance que j’attendais d’un aussi bon orateur. Mais, en temps de crise, c’était sans doute le ton juste, en accord avec le contenu même du discours. En l’écoutant, je me suis carrément dit que le discours était intéressant mais mauvais, mais en le relisant, je suis plutôt tenté de croire que c’est parce qu’il est sobre qu’il est, d’une certaine manière, bon.

Car ce qui émerge de ce discours, c’est d’abord une attitude. Le huitième mot du discours est “humbled”. Plus loin, il affirme que la sécurité du pays dépend de la justesse de notre cause, de la force de l’exemple, des qualités modératrices de l’humilité et de la retenue. Plus loin encore, il parle de “humble gratitude”. Parallèlement à cet abandon de la posture arrogante de Bush, Obama parle à plusieurs reprises de responsabilité.

Le second point qui émerge, c’est la gifle donnée à Bush. Comme de Gaulle lors du débarquement en 44 qui a prononcé un discours destiné à “envoyer faire foutre Eisenhower”, Obama envoie faire foutre Bush. Une phrase pour le remercier de son service à la nation et de l’accueil pendant la transition, tout le reste du discours démonte point par point les positions de son prédécesseur. Le discours d’Obama est un contre-discours par rapport à Bush.

Le troisième point qui émerge de ce discours, c’est l’emprunt massif à l’histoire et aux valeurs. Il faut pour Obama réajuster l’Amérique selon les lignes ancestrales des Founding Fathers, s’inspirer de leurs exemples et de leurs valeurs pour remettre la nation sur les rails. L’énorme programme annoncé par Obama se voit en quelque sorte légitimé par l’histoire et les valeurs du passé. La continuité historique est parlante:  “For us, they fought and died, in places like Concord (1775), Gettysburg (1863), Normandy (1944), and Khe Sanh (1968)”. L’action de demain est programmé par l’héritage du passé. Et ceux qui douteraient de l’ampleur du changement sont priés de revenir à l’histoire (“memories are short” ou, plus loin, “As we consider the road that unfolds before us, we remember with humble gratitude those brave Americans”). Le discours se finit même avec un récit de Washington n’abandonnant pas malgré les difficultés. Tout le discours vise à marquer la journée avec le souvenir (“mark this day with remembrance”) mais un souvenir qui est tourné vers l’action, puisque l’épisode de George Washington est l’éclairage du passé qui illumine la voie du futur: le discours se finit par “Et avec les yeux fixés sur l’horizon et la grâce de Dieu, nous avons continué à porter ce formidable cadeau de la liberté et l’avons donné aux générations futures“, mêlant ainsi héritage et programme.

Car le dernier aspect qui émerge aussi de ce discours, c’est, la plupart des médias l’ont souligné, le pragmatisme : “La question aujourd’hui n’est pas de savoir si notre gouvernement est trop gros ou trop petit, mais s’il fonctionne”. Pas d’idéologie, pas “d’arguments politiques rancis”, pas de “dogmes éculés qui ont étouffé la vie politique”. Mais du travail, du travail, du travail. Une attitude très Sarkozo-stakhanoviste: on a du boulot devant nous, on a besoin des idées de tout le monde pour y arriver. Et donc pas de falbalas, pas de formule rhétorique inoubliable, pas de très grande envolée lyrique – même s’il y a du souffle, s’il y a de la puissance, tout cela est comme contenu par une nécessaire sobriété. Une sobriété un poil décevante.

Dans le cadre impressionnant du 4e festival de philosophie, qui s’est déroulé du 25 au 28 septembre 2008, j’ai été invité pour présenter la question de la rhétorique populiste et des appels à la peur. J’en ai profité pour faire un point plus technique sur la question de l’émotion et de la raison. Destinée à un grand public, même si le propos peut apparaître finalement assez dense, la conférence s’est portée sur une cible assez facile : une interview récente d’Oskar Freysinger, mais aussi, pour contrebalancer le discours assez délirant du trublion valaisan, tous les communiqués UDC du mois d’août. Ce qui ne vet pas dire que d’autres partis ne recourent pas à l’appel à la peur, voire au populisme…

La conférence

Les textes et la biblio

Le powerpoint

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