06 Sep

Question rhétorique or not question rhétorique?

Il est assez rare que l’on parle de rhétorique dans les médias pour ne pas manquer l’occasion de saisir la balle au bond. Dans le box des accusés, la cheffe helvétique des Affaires étrangères, Micheline Calmy-Rey. Elle plaide non coupable de s’être dit prête à s’asseoir à la table de Ben Laden. Elle renvoie l’accusation à l’AFP qui  n’a pas compris que la question posée était rhétorique. L’affaire fait grand bruit. Essayons d’y voir plus clair. D’abord les pièces à conviction. Pièce 1 : le discours de Micheline Calmy-Rey à la conférence des ambassadeurs (extrait) :

Aujourd’hui, les moralistes ont la part belle: à suivre leurs conseils, Israël n’aurait jamais entamé le dialogue avec les Palestiniens, le roi du Népal avec les maoïstes, le gouvernement colombien avec les FARC ; aucun canal de communication ne se serait ouvert entre le gouvernement sri lankais et les LTTE ; le secrétaire général de l’ONU n’adresserait pas la parole au président soudanais. La communauté internationale se contenterait d’arroser de sanctions et de bombes la Corée du Nord, le Myanmar, l’Iran, le Zimbabwe, le Hamas, le Hezbollah, les chiites radicaux d’Irak, la LRA du nord de l’Ouganda et quelques autres encore. Et bien sûr, elle aurait boycotté les Jeux olympiques.
Alors, faut-il écouter ces bien-pensants? Ou alors rechercher le dialogue sans discrimination – quitte à s’asseoir à la table d’Oussama Ben Laden? Que faire lorsque des personnes, des groupements ou des États violent le droit international et ses principes ? Qui va-t-on appeler terroriste, qui combattant de la liberté ? Quels sont les moyens légitimes de l’action politique, lesquels faut-il proscrire ? Toutes ces questions sont incontournables, et la Suisse se doit de les poser, comme tout autre pays.

Pièce 2 : la dépêche AFP :

La ministre suisse des Affaires étrangères prête « à s’asseoir à la table de Ben Laden. » La ministre suisse des Affaires étrangères Micehline Calmy-Rey s’est déclarée lundi « prête à s’asseoir à la table du dirigeant d’Al-Qaïda, Oussama ben Laden », pour engager un dialogue. Devant les ambassadeurs suisses réunis à Berne, Mme Calmy-Rey a appelé à discuter avec « les acteurs politiques de poids » sur la scène internationale, même lorsqu’ils sont considérés comme infréquentables par certains. « Quitte à s’asseoir à la table du dirigeant d’Al-Qaïda Ben Laden ».

D’abord, qu’est-ce qu’une question rhétorique, puisque l’accusée estime avoir eu recours à ce procédé ? C’est le Canada Dry de la question. Elle a la forme d’une question mais ce n’est pas une question. L’interrogation oratoire conduit à une réponse si évidente qu’on peut considérer cette réponse comme l’affirmation déguisée dans une question. C’est la beauté dangereuse de cette figure de style : elle fonctionne, comme l’ironie, sur un double niveau de compréhension – le sens littéral et le sens figuré. Pour saisir qu’il y a ironie, ou pour que la réponse à la question rhétorique soit une pleine évidence, il faut donc donner des indices interprétatifs supplémentaires. Par ex, dans « Alors, faut-il écouter ces bien-pensants? », la connotation ironique et péjorative de « bien-pensants » rend extrêmement étrange toute autre réponse que « non ». Et là se situe un problème, car la fameuse question objet de polémique qui suit (« Ou alors rechercher le dialogue sans discrimination – quitte à s’asseoir à la table d’Oussama Ben Laden?) semble être la conséquence directe de ce « non ». Le « ou alors » qui débute cette question  montre une logique alternative classique: soit A, soit B.  A (écouter ces bien-pensants) vient d’être rejeté, alors l’alternative B est la bonne : rechercher le dialogue sans discrimination. On peut dès lors comprendre l’interprétation faite par l’AFP. Il est en effet difficile dans ce cas de comprendre que la deuxième question est une autre hypothèse absurde ou extrême, compte tenu de ce qui précède. Le caractère « oratoire » de la question n’est pas assez accentué du type « D’un autre côté, faut-il réellement rechercher le dialogue sans la moindre discrimination – quitte à… ». De manière assez significative, Georges Molinié, dans son dictionnaire de rhétorique affirme à l’article « interrogation »:

Il est notable qu’Aristote invite à la plus grande circonspection dans le maniement de l’interrogation, en soulignant que celle-ci est souvent dangereuse, ce qui se retourne contre le questionneur.

L’accusation marque donc un point. Parole à la défense. On pourrait dire que dans le discours original il n’y a pas une simple alternative mais des questions en chapelet dont l’énumération doit mettre la puce à l’oreille. En particulier la dernière (« Quels sont les moyens légitimes de l’action politique, lesquels faut-il proscrire ? ») dont la place en fin d’énumération montre d’une certaine manière l’importance et déplace le propos sur une interrogation somme toute légitime : quelles sont les limites dans l’action internationale, peut-on aller jusqu’à se mettre à la table de ben Laden ? Plus loin, l’affirmation est assez claire :

Il est important de sortir de la vision manichéenne d’un monde en noir et blanc, où peuples et pays ne peuvent être qu’amis ou ennemis. Mais alors comment se repérer dans ce paysage tout en nuances de gris?

Les deux premières questions peuvent donc se lire comme deux scénarios extrêmes, blanc et noir, souhaitables ni l’un ni l’autre. A l’appui de cette défense, il faut insister  d’une part sur la valeur de « ou alors » qui n’est pas identique à un « ou » seul. « Alors » colore la conjonction d’une valeur de provocation plus marquée qu’un simple « ou bien » alternatif. D’autre part, l’emploi de « quitte à » signale un scénario extrême. « Quitte à » a un synonyme assez éclairant : « au risque de ». La question envisageait donc une hypothèse qui est l’extrême inverse de l’attitude bien pensante décriée. Micheline Calmy-Rey cherche à savoir quelle est la marge de manoeuvre entre ces deux extrêmes. Un point pour la défense. L’accusation veut-elle interroger le témoin ?

Oui, votre Honneur. N’est-il pas vrai, Mme Calmy-Rey, que votre discours est tout entier un plaidoyer pour le dialogue? Oui. Vous admettez donc qu’on peut dialoguer même avec les infréquentables. Objection  de la défense. Mme Calmy-Rey demande « d’examiner à la loupe les objectifs, les préalables, le moment et les risques du dialogue dans lequel nous allons nous engager. » Et souligne à plusieurs reprises que le dialogue doit trouver sa place tout en respectant la justice internationale. Ce qui n’est parfois pas sans dilemme.

Quel est le verdict du jury? A mon sens, Mme Calmy-Rey est plus victime que coupable. Victime d’une lecture très rapide et décontextualisée de l’AFP. Mais l’agence de presse a des circonstances atténuantes. La formulation du « dîner avec ben Laden » n’était de loin pas assez clairement outrancière pour être comprise comme une hypothèse fantaisiste. Le sens même du discours allait plus vers l’ouverture aux infréquentables que le boycott bien-pensant. En somme, la question n’était pas assez rhétorique et s’est retournée avec force contre la questionneuse.

Au-delà de cette analyse de détail, le discours au demeurant riche de Mme Calmy-Rey pose justement la question du discours politique entre le blanc et le noir dans un contexte médiatique. Quelle place peut-on accorder aujourd’hui au discours nuancé, aux réflexions un tant soit peu plus profondes que la simple détermination simpliste entre l’axe du bien et l’axe du mal? Si la zone grise est difficile à gérer en diplomatie, ne l’est-elle pas aussi dans les médias?

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