10 Jan

Où est le complot, Charlie?

La couleur des rétros fait l'objet de spéculations

La couleur des rétros fait l’objet de spéculations

Il n’a pas fallu attendre longtemps. Quelques heures après la tuerie chez Charlie, les explications alternatives, comprendre les théories du complot, ont pointé leur nez.

Il s’agit d’un ressort classique. Un événement qui nous prend par surprise, de portée internationale, liée à une causalité humaine, provoque une série de réactions: le besoin de savoir, de comprendre, de retrouver de l’ordre dans le chaos. Mais les explications officielles sont parfois lacunaires, font état de coïncidences, de hasards, d’imprévoyance. La théorie du complot redonne un sens à tout cela, explique que tout est relié, qu’il n’y a plus de hasard, mais une orchestration, que la vérité que l’on nous propose n’est pas une vérité absolue, mais une vérité sous fausse bannière. C’est quasi mathématique : événement violent, surprenant et d’origine humaine + attitude suspicieuse à l’égard des élites (mêlée parfois de frustration de ne pas en faire partie) = théorie du complot.

Ce n’est pas forcément de la paranoïa – il existe des complots avérés – et on aurait tort de croire que les adeptes du complot sont fous. Le besoin de comprendre, de savoir est universel. Et les partisans du complot savent argumenter, faire douter, ébranler les certitudes. Ils ne sont pas irrationnels, mais raisonnent avec une part d’aveuglement. Et font souvent fi de la douleur que leur théorie alternative impose aux familles des victimes. Dire urbi et orbi, quelques heures après l’assassinat, que le policier tué à bout portant est une mascarade, n’est pas sans provoquer une certaine nausée.

Mais il serait trop facile de répondre par le mépris aux théories du complot. Observons sur pièces, car ce qui s’est passé à Charlie Hebdo souligne encore l’importance de la pensée critique dans le système éducatif pour combattre le fanatisme et respecter la parole de l’autre, fût-elle déplaisante. Les théoriciens du complot ont l’avantage de questionner toutes les idées reçues et d’exercer un esprit critique en argumentant sur des faits. Leur répondre par le rejet ou le mépris n’est pas se mettre à la hauteur du défi.

Ce billet est tout-à-fait représentatif:  http://www.wikistrike.com/2015/01/charlie-hebdo-plusieurs-details-troublants-annoncent-un-false-flag.html

Je ne vais pas l’analyser dans le détail, faute de temps, mais souligner quelques stratégies argumentatives typiques. La première – majeure – est que les personnes promptes à croire au complot utilisent comme point de départ leur théorie alternative qu’ils vont chercher à confirmer par l’analyse des indices. Ce biais de confirmation, c’est prendre Sherlock Holmes à rebrousse-poil. Lui part des indices et établit, à partir d’eux, des hypothèses avant de garder l’hypothèse la plus probable. « Bâtir une théorie avant d’avoir des données est une erreur monumentale: insensiblement, on se met à torturer les faits pour qu’ils collent avec la théorie, alors que ce sont les théories qui doivent coller aux faits » (Conan Doyle, Scandale en Bavière). Si on part d’une théorie du complot, chaque détail est réinterprété à cette aune. Les rétroviseurs qui sont gris lors d’un extrait de film et noirs plus tard impliquent l’hypothèse de deux véhicules différents et sont ainsi une preuve du complot. Alors, d’une part, que l’on se demande bien pourquoi il y aurait eu deux véhicules différents – une manière de faire compliqué quand on peut faire simple – l’explication plus probable d’un jeu de lumière n’est, d’autre part, même pas convoquée.

Dans une série de verbes après un sous-titre, l’auteur du post affirme : « nous constatons », « nous savons », « nous attendons ». S’appuyant sur des précédents historiques, plus ou moins discutables, l’auteur révèle en creux trois aspects cruciaux de la posture de l’adepte du complot : l’usage d’un nous collectif qui montre que ce n’est pas une vision solitaire et déraisonnable, l’assurance du constat et du savoir – qui évacue la notion de doute pourtant inhérente à toute démarche de ce type – et la certitude, par le biais de l’attente, que les événements vont donner raison à la théorie – l’inversion dénoncée par Conan Doyle dans la bouche de Holmes.

Autre élément typique, le post procède par une série de questions en rafale mentionnant des détails troublants. La répétition de l’interrogation révèle d’une part qu’une seule réponse pourra faire sens et, d’autre part, que l’évidence du complot crève les yeux. L’appel aux faits constant, l’attention aux détails que l’on interjette dans la conversation est courant dans ce type d’approche. Réfuter un détail en amène un autre « mais comment expliquez-vous alors … ». Le complot offre une explication unique, la réalité offre des pistes d’explication lacunaires, parcellaires, incertaines – dont on ne maîtrise pas forcément tous les tenants et aboutissants (je suis incapable d’estimer les projections de sang que doit faire une arme automatique tirée à bout portant).

Tous ces détails sont lus en fonction d’une interprétation : à qui profite le crime ? A travers la « médiacratie », « le pantin » Président, on perçoit les cibles devenues classiques des théories du complot. Rappelons peut-être que ce n’est pas parce que l’on a intérêt à ce que quelque chose se produise que l’on est forcément à l’origine de cette chose. En outre, cela impliquerait que les médias du monde entier (CBS, 20 Minutes, i24, JSS, iTélé sont cités) auraient tous été prêts à couvrir l’événement, tous complices de celui-ci. On se heurte à la limite de la vraisemblance lorsqu’on imagine le nombre de personnes qui devaient être au courant, et qu’aucune n’ait ni protesté ni organisé une fuite pour dénoncer l’attentat en préparation. Dans cette perspective, les médias sont par définition coupables et acoquinés avec les gouvernements; donc toutes leurs actions sont réinterprétées selon ce postulat.

Trop gros pour être vrai ? Ou trop vrai pour faire faux ?

Trop gros pour être vrai ? Ou trop vrai pour faire faux ?

L’autre point d’accroche fort de ce type d’interprétation est l’idée du « trop gros pour être vrai ». Que la carte d’identité soit oubliée dans la voiture par le stress ou laissée exprès pour revendiquer l’attentat paraît, aux yeux des adeptes du complot, impensable ou incohérent avec le reste (car tout doit faire sens au nom d’une causalité unique : la traque de l’incohérence est courant dans cette approche). Le raisonnement pourrait pourtant être pris à l’inverse : si le gouvernement avait monté le coup, aurait-il vraiment laissé un indice aussi incroyable ? D’une certaine manière, les théories du complots souffrent d’une forme d’excès de réalité.

Dernier point typique : le recours à des analogies. Pearl Harbour, le 11 Septembre, la guerre contre l’Irak et même les cow-boys et les Indiens sont mentionnés pour servir d’appui à la démonstration. Il y a eu ceci par la passé, donc ce qui se passe maintenant doit être compris de la même manière. Or, une analogie n’est jamais parfaite et ne peut être considérée comme une preuve matérielle suffisante.

Ces quelques procédés, auxquels ne manque que le recours à l' »expert », montrent, je l’espère, les limites des théories du complot à tout crin.

Hommage à Charlie et respect aux victimes.

 

 

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#1 on 2015-Jan-10 sam  01:40+0

#2 on 2015-Jan-10 sam  01:24+0

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