30 Mar

L’évêque d’Orléans fait fort

En pleine polémique liée aux propos du Pape sur le préservatif, l’évêque d’Orléans, Mgr André Fort, a proposé une argumentation qui a fait scandale. Je cite les propos du Monde :

La preuve est faite que le préservatif n’est pas une garantie à 100 % contre le sida », a expliqué André Fort, évêque d’Orléans, vendredi 27 mars, sur les ondes de France Bleu Orléans. « Vous le savez très bien, tous les scientifiques le savent : la taille du virus du sida est infiniment plus fine que celle d’un spermatozoïde », a expliqué l’évêque.

Mgr Fort, fort en sciences ?

Cela mérite une analyse détaillée de l’argumentation proposée. Mais je dois d’abord dire que l’argumentation m’a laissé dans un premier temps totalement imperméable (si j’ose dire) à sa logique. Je n’ai absolument pas vu le rapport entre la taille du virus et le préservatif. C’était pour moi un des rares cas d’incohérence linguistique. En fait, j’ai été incapable d’imaginer l’idée selon laquelle le préservatif ne serait pas étanche. Littéralement inconcevable, l’idée qui permet de comprendre la logique de l’évêque implique en outre que le préservatif ne protège pas du sida en dépit d’une avalanche de publications expliquant que le condom reste le seul moyen pour empêcher la propagation du sida. A l’inconcevabilité du préservatif vu comme un filtre et non comme un rempart s’ajoutait dans mon esprit l’inimagibilité d’un discours allant contre la doxa si massivement communiquée. Depuis, j’ai dû admettre avec consternation qu’il fallait intégrer cette donnée dans le raisonnement de l’évêque.

Pour moi, le raisonnement se déplie en trois argumentations qui sont subordonnées.

Première argumentation :

Prémisse 1 : Vous savez que le virus du sida est de taille infiniment plus fine qu’un spermatozoïde + Prémisse 2 (on a affaire à une argumentation multiple  ou à argumentation convergente selon les approches) les scientifiques savent que le virus du sida est de taille infiniment plus fine qu’un spermatozoïde

Conclusion : le virus du sida est de taille infiniment plus fine qu’un spermatozoïde. Le passage des prémisses à la conclusion est fondé sur l’ad verecundiam (le recours à l’autorité: si un expert dit X, X est vrai) pour la seconde argumentation, sur l’ad populum (si plusieurs personnes pensent X, X est vrai) pour le premier, mais dans la mesure où cela confirme ce que l’on est tous (quel référent désigne le vous: le journaliste ou l’ensemble des auditeurs?) censé savoir, on pourrait y voir une pétition de principe.

Dès qu’on parle de sophisme en ad ou que l’on identifie un sophisme, on convoque l’idée d’une faute morale ou argumentative, une approche que je ne partage pas entièrement. Ici, la conclusion provisoire « virus<spermatozoïde » me semble acceptable dans le sens commun ou la représentation que je me fais de ces deux référents.

Deuxième argumentation :

Prémisse 1 : La taille du virus du sida est infiniment plus fine que celle du spermatozoïde

Prémisse 2  (argumentation coordonnée ou liée selon les approches) (implicite) : or le préservatif peut laisser passer des éléments plus fins qu’un spermatozoïde

Conclusion : Le virus du sida peut passer à travers le préservatif

Une preuve non-scientifique de l’étanchéité?

Ici, il faut être un peu charitable avec l’évêque. Si on reconstitue la prémisse implicite selon une proposition universelle (tout élément plus fin que le spermatozoïde passe à travers le préservatif, alors le préservatif serait à 100% inefficace), il n’y aurait aucun sens à acheter ou à utiliser des préservatifs dont l’effet serait nul hormis l’effet contraceptif. D’où la modalité exprimée dans la prémisse que j’ai reconstituée, qui serait congruente avec l’idée selon laquelle la protection n’est pas à 100%.

Troisième argumentation :

Prémisse 1 : le virus du sida peut passer à travers le préservatif

Conclusion : le préservatif n’est pas une garantie à 100% contre le sida

Pour être plus juste il faudrait reconstituer l’enthymème sous la forme syllogistique du modus ponens ainsi : si prémisse 1 , alors conclusion, or prémisse 1, donc conclusion.

Il est intéressant de voir que l’évêque dit bien « la preuve est faite que », ce qui souligne le caractère démonstratif de son argumentation. Aussi ai-je tendance à considérer que la troisième argumentation n’est pas une simple reformulation linguistique de la conclusion du deuxième mouvement argumentatif. Ce langage scientifique qui revient en fin de parcours me semble d’ailleurs montrer que la mobilisation de l’ad verecundiam en début de raisonnement déploie son effet encore plus loin, ce qui est de bonne guerre rhétorique.

Cette schématisation du raisonnement met en évidence que la prémisse 2 implicite pose un problème d’acceptabilité alors même que, de par son statut de prémisse et de par son caractère implicite, elle est vue comme une évidence par l’évêque ; cette reconstruction met aussi en relief l’idée que l’évêque justifie l’acceptabilité de sa première prémisse par le recours aux experts et au savoir commun, ce qui est peut-être une manière de détourner l’attention sur la prémisse la moins problématique des deux.

Quelle est l’efficacité d’un tel raisonnement ? Je ne crois pas que l’évêque ait convaincu grand monde sauf sur sa parfaite méconnaissance du préservatif. Mais on peut imaginer que faire passer pour une évidence la prémisse implicite et garantir l’acceptabilité de la prémisse explicite par le recours aux scientifiques pourrait instiller le doute chez certains. D’autant que l’utilisation du préservatif ne garantit effectivement pas à 100% la non-contamination, du fait de rarissimes ruptures de capote… Cela laisse peut-être un espace pour le doute chez certains.

Il faut noter que depuis l’évêque s’est rétracté en prenant acte du fait qu’il s’appuyait sur « d’anciennes études » sur la fiabilité du préservatif. Mouais, du temps où le préservatif était fabriqué en caecum de mouton peut-être…

N.B. Merci à Steve Oswald pour m’avoir incité à plus réfléchir sur ce cas…

Dernière mise à jour

#1 on 2009-Mar-30 lun  03:43+0

#2 on 2009-Mar-30 lun  03:27+0

#3 on 2009-Mar-30 lun  03:00+0

#4 on 2010-Jan-12 mar  01:55+0

FacebookTwitterGoogle+LinkedInEmailPrintPartager