Le faux-mauvais discours d’investiture de Barack Obama
21 janvier 2009 dans Analyses par Thierry Herman | 4 commentaires
Comme des millions, peut-être des milliards de personnes dans le monde, j’ai entendu le discours d’investiture de Barack Obama. Comme pour beaucoup sans doute, c’est la première fois que j’entends un discours d’investiture en intégralité sur un nombre impressionnant de médias, signe de l’espoir fou que le monde place dans l’élection de ce nouveau président. Sans en faire l’analyse de détail, la rhétorique de Barack Obama m’a déçu: il n’avait pas cette flamboyance que j’attendais d’un aussi bon orateur. Mais, en temps de crise, c’était sans doute le ton juste, en accord avec le contenu même du discours. En l’écoutant, je me suis carrément dit que le discours était intéressant mais mauvais, mais en le relisant, je suis plutôt tenté de croire que c’est parce qu’il est sobre qu’il est, d’une certaine manière, bon.
Car ce qui émerge de ce discours, c’est d’abord une attitude. Le huitième mot du discours est “humbled”. Plus loin, il affirme que la sécurité du pays dépend de la justesse de notre cause, de la force de l’exemple, des qualités modératrices de l’humilité et de la retenue. Plus loin encore, il parle de “humble gratitude”. Parallèlement à cet abandon de la posture arrogante de Bush, Obama parle à plusieurs reprises de responsabilité.
Le second point qui émerge, c’est la gifle donnée à Bush. Comme de Gaulle lors du débarquement en 44 qui a prononcé un discours destiné à “envoyer faire foutre Eisenhower”, Obama envoie faire foutre Bush. Une phrase pour le remercier de son service à la nation et de l’accueil pendant la transition, tout le reste du discours démonte point par point les positions de son prédécesseur. Le discours d’Obama est un contre-discours par rapport à Bush.
Le troisième point qui émerge de ce discours, c’est l’emprunt massif à l’histoire et aux valeurs. Il faut pour Obama réajuster l’Amérique selon les lignes ancestrales des Founding Fathers, s’inspirer de leurs exemples et de leurs valeurs pour remettre la nation sur les rails. L’énorme programme annoncé par Obama se voit en quelque sorte légitimé par l’histoire et les valeurs du passé. La continuité historique est parlante: “For us, they fought and died, in places like Concord (1775), Gettysburg (1863), Normandy (1944), and Khe Sanh (1968)”. L’action de demain est programmé par l’héritage du passé. Et ceux qui douteraient de l’ampleur du changement sont priés de revenir à l’histoire (“memories are short” ou, plus loin, “As we consider the road that unfolds before us, we remember with humble gratitude those brave Americans”). Le discours se finit même avec un récit de Washington n’abandonnant pas malgré les difficultés. Tout le discours vise à marquer la journée avec le souvenir (“mark this day with remembrance”) mais un souvenir qui est tourné vers l’action, puisque l’épisode de George Washington est l’éclairage du passé qui illumine la voie du futur: le discours se finit par “Et avec les yeux fixés sur l’horizon et la grâce de Dieu, nous avons continué à porter ce formidable cadeau de la liberté et l’avons donné aux générations futures“, mêlant ainsi héritage et programme.
Car le dernier aspect qui émerge aussi de ce discours, c’est, la plupart des médias l’ont souligné, le pragmatisme : “La question aujourd’hui n’est pas de savoir si notre gouvernement est trop gros ou trop petit, mais s’il fonctionne”. Pas d’idéologie, pas “d’arguments politiques rancis”, pas de “dogmes éculés qui ont étouffé la vie politique”. Mais du travail, du travail, du travail. Une attitude très Sarkozo-stakhanoviste: on a du boulot devant nous, on a besoin des idées de tout le monde pour y arriver. Et donc pas de falbalas, pas de formule rhétorique inoubliable, pas de très grande envolée lyrique – même s’il y a du souffle, s’il y a de la puissance, tout cela est comme contenu par une nécessaire sobriété. Une sobriété un poil décevante.
Tags: barack Obama, discours d'investiture, George Bush, histoire, humilité, pragmatisme, rhétorique, sobriété, valeurs
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Wuilloud sur 24 janvier 2009 à 10:31
Moment fort d’un rite de passage, le discours d’investiture se coule dans le moule du genre épidictique. Sa fonction n’est-elle pas d’inscire le nouveau président dans une lignée ? (“Quarante-quatre Américains ont maintenant prêté le serment présidentiel.” – Le roi est mort, vive le roi !) Surtout, ne faut-il pas rassurer le “peuple” en lui poposant une image stable du groupe ? (Nos ancêtres – Nous – les enfants de nos enfants…) sur fond de la métaphorée filée et convenue de l’Océan changeant ( houle, tempête, courants glacés… garder le cap, l’horizon…). Les aléas des circonstances ne peuvent transformer l’Amérique éternelle.
Contraint par le rite, le discours d’Obama ne m’a pas déçu, il m’est simplement apparu convenir “humblement” aux exigences du moment.Amicalement,
Michel Wuilloud
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Thierry Herman sur 24 janvier 2009 à 12:21
Merci pour votre remarquable commentaire. Je n’ai pas voulu parler d’épidictique pour que l’analyse soit plus lisible par tous. Mais c’est évidemment bien cela : rite de passage, valeurs et éloge des héros de la nation…
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