14 Sep

Finance islamique: tapis rouge pour la peur

En page 10 du Matin dimanche du 14 septembre, on trouve le titre d’une interview-choc: « Les Suisses vont financer le terrorisme avec leurs économies« . L’interviewé: l’inévitable Oskar Freysinger. L’interview appelle une double analyse: celle du discours de l’UDC, celle du traitement journalistique de l’information.

Les propos d’Oskar Freysinger

Le journaliste du Matin avait sorti la veille un papier sur la finance islamique. En gros, il y a au Moyen-Orient des énormes moyens et un énorme marché pour proposer des produits financiers compatibles avec l’islam : pas de spéculation, pas d’intérêts. L’UBS met le paquet sur ce marché qui est à l’opposé des subprime. Cela pose évidemment des questions éthiques, dont le monde de l’argent ne se préoccupe guère. Et qui ne sont guère fouillées par les journaux qui ont parlé de cette finance islamique (La Liberté, Le Matin).

Dans le chapeau de l’article, on retient deux propos d’Oskar Freysinger « les Suisses vont financer le terrorisme d’Al-Qaïda » et « les mollahs dicteront à l’avenir notre mode de vie ». Houlà, vous avez l’impression qu’on brûle les étapes? Moi aussi.

A la question « la finance islamique vous inquiète? », Freysinger répond que ça lui « fait dresser le poil ». Il enchaîne par « les banquiers se soumettent à la charia ». Est-ce la même chose de dire « les banquiers proposent des produits compatibles avec la loi islamique »? Non, la « soumission » est plus parlante, même si on fait croire que les banquiers ont adopté toute la loi islamique.

Ensuite, Oskar Freysinger dit que les banques sont libres de faire des affaires avec tout le monde, avant de dire « qui réagira demain quand la charia commandera notre économie? ». Excusez-moi, mais le changement d’échelle est un peu brutal. De un, on fait croire à nouveau que la charia s’est imposée dans son intégralité à toutes les banques suisses. De deux, cet investissement à l’étranger est censé dominer toute notre économie. Je passe sur les conséquences dramatiques qu’entraînerait cette « soumission » : la fin de « nos bons vins » parce qu’on ne pourra plus faire d’affaires avec l’alcool. On a affaire à un classique appel à la peur, peur qu’on légitime et qu’on amplifie en se projetant dans un avenir cauchemardesque.

« N’allez-vous pas un peu trop loin? » ose alors le journaliste. Freysinger continue son entreprise :

La finance islamique a été développée par le wahhabisme et le salafisme, les deux courants les plus extrémistes de l’islam. Ce sont eux qui ont fait naître al-Qaïda. Ça commence avec la finance islamique et ça finit avec Ben Laden qui organise des attentats avec notre argent.

D’abord, aucun site consulté – mais Internet ne dit pas tout – ne fait le lien entre wahhabisme et finance islamique. Ensuite, l’analogie se fait fusionnelle : le wahhabisme a produit Al-Qaïda, or le wahhabisme a produit la finance islamique, donc la finance islamique, c’est al-Qaïda. En termes logiques, on a A = B, or A= C, donc B= C, ce qui s’appelle le sophisme de milieu non-distribué. Une erreur de logique claire où la conclusion présentée est intenable. Enfin, un glissement assez énorme se fait avec « notre argent »: l’argent que des investisseurs au Moyen-Orient veulent confier à nos banques devient du coup notre argent et nos économies – servant  payer des attentats (parce que, en plus, on ne peut pas faire ce que l’on veut avec notre argent…). Alors que ce sont les pétrodollars qui peuvent sauver des banques en perdition, selon La Liberté, voilà que le problème est retourné : les banques suisses investissent dans la finance islamique: une contre-vérité, non?

Le journaliste demande : « Vraiment? ». Et Freysinger de rétorquer que les Suisses, s’ils investissent dans la finance islamique perdent le contrôle de leur argent qui va financer le terrorisme ». L’emploi de l’argent est présenté comme sûr (va financer et non peut financer). Ensuite, rien ne dit si on peut investir dans cette finance et pourquoi on le ferait (vu que c’est plutôt la finance islamique qui mise sur la gestion islamo-correcte des banques suisses). A priori, investir sans toucher d’intérêts n’est pas très sexy pour un Occidental moyen…

L’interview atteint un sommet :

Avez-vous des preuves de ce que vous avancez? (1) Nos banques investissent dans une finance dont la philosophie est à mille lieues de la nôtre. (2) En outre, les pays du Moyen-Orient poursuivent une politique de conquête grâce à leurs pétrodollars. (3) L’argent, c’est le pouvoir. (4) Les musulmans passeront par nos banques pour nous envahir.

Des quatre arguments ici numérotés, je n’en vois pas un qui constituerait une preuve. Le premier est peut-être vrai, mais investir au Japon est aussi investir dans une finance qui a une autre philosophie. Est-ce que cela implique que l’on finance les terroristes japonais ? L’argument (2) joue sur l’ambiguïté de conquête : un lexique guerrier utilisé dans un contexte économique. Du coup, l’image de l’Arabe en armes n’est pas loin. Mais la conquête économique n’a rien à voir avec le financement d’attentats terroristes. L’argument (3) est une banalité qui joue aussi sur l’ambiguïté de pouvoir: le pouvoir de faire des choses ou le pouvoir politique? Et de nouveau, aucun lien avec le financement des attentats. L’argument (4) enfin amalgame à nouveau lexique financier et un lexique guerrier qui fera sortir Charles Martel de sa tombe, réutilise l’appel à la peur et table sur un effet boule de neige de la finance islamique. C’est une prédiction, un peu fumeuse à mon sens, mais ce n’est pas une preuve… La suite continue sur les mêmes craintes: l’Arabie saoudite pourra bloquer notre argent (sur quelle base?), « les imams prêchent la guerre du ventre pour conquérir l’Occident », (quel rapport? et quelle vérité là-derrière?) « les Arabes en France seront bientôt assez nombreux pour prendre en otage l’Hexagone » (une belle théorie du complot qui se monte; on s’éloigne du sujet mais on donne libre cours à des peurs qu’au Moyen-Âge on attribuait à la banque juive). Que du lexique militaire, que des visions de l’avenir qui ne disent rien de notre capacité occidentale à éventuellement résister, que des peurs…

Le traitement journalistique

Le journaliste du Matin par son papier du 13 septembre s’est visiblement inspiré d’un papier de La Liberté du 3 septembre. Comparons les titres : celui de La Liberté « La finance islamique salvatrice ». Celui du Matin : « Les banques s’islamisent ». Dans le journal fribourgeois, la finance islamique permet de sauver les meubles des banques touchées coulées par les subprime, dans la vitamine orange, c’est sous l’angle invasif qu’est vue la finance islamique, dénaturant les banques suisses qui semblent se convertir à une autre religion – alors que l’on sait bien que le seul autel des banques, c’est l’autel de l’argent. Bref, le premier titre surprend, le second fait peur.

Les deux articles visent à présenter le jargon en cours dans la finance islamique: sukuk, mourabaha, mousharaka sont des termes expliqués tant dans l’un que dans l’autre. On parle de nouveau jargon bancaire, barbare pour les banques dans La Liberté. Mais de « nouveau charabia à la mode » pour Le Matin. Le terme de « charabia » est pour tous les dictionnaires de langue un mot péjoratif. Notons d’ailleurs que l’article du Matin commence par une attaque pour le moins forte: « Les minarets vont-ils pousser sur les toits des banques suisses? ». A nouveau l’idée de dénaturer l’identité même de la place bancaire suisse. Ces bases sont du pain bénit pour l’interview d’Oskar Freysinger, le lendemain, dans le journal le plus lu de Suisse romande.

Hormis le titre-choc et le mot-clé du sous-titre (« polémique »), on peut être agréablement surpris que les propos du trublion de l’UDC n’aient pas fait la Une, ne soient mentionnés nulle part avant une page 10, où l’article lui-même est peu visible (page paire, dernier article de la rubrique suisse, isolé sur une double page publicitaire). On peut sans doute y lire des scrupules à faire monter la mayonnaise. avec des propos aussi peu argumentés. Les autres médias du dimanche n’ont d’ailleurs pas repris l’interview. Vue la teneur des propos, on peut se réjouir de cette faible publicité donnés à des propos qui me semblent plus friser la paranoïa qu’autre chose.

Reste que l’interview n’est accompagnée que d’un encadré minimum expliquant les principes de la finance islamique, son coût, les banques qui investissent à Dubäi. Mieux que rien certes, mais un surplus d’explication ou une réaction d’un banquier expert ou un commentaire du journaliste aurait permis de canaliser le propos de l’UDC sans pour autant l’ostraciser. Entre l’islamisation des banques la veille et l’islamophobie patente d’Oskar Freysinger, on ne peut pas dire qu’il y ait une voix rétablissant l’équilibre de la balance, apte à calmer les peurs que suscite à bon marché ce type d’article.

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