La couleur des rétros fait l'objet de spéculations

La couleur des rétros fait l’objet de spéculations

Il n’a pas fallu attendre longtemps. Quelques heures après la tuerie chez Charlie, les explications alternatives, comprendre les théories du complot, ont pointé leur nez.

Il s’agit d’un ressort classique. Un événement qui nous prend par surprise, de portée internationale, liée à une causalité humaine, provoque une série de réactions: le besoin de savoir, de comprendre, de retrouver de l’ordre dans le chaos. Mais les explications officielles sont parfois lacunaires, font état de coïncidences, de hasards, d’imprévoyance. La théorie du complot redonne un sens à tout cela, explique que tout est relié, qu’il n’y a plus de hasard, mais une orchestration, que la vérité que l’on nous propose n’est pas une vérité absolue, mais une vérité sous fausse bannière. C’est quasi mathématique : événement violent, surprenant et d’origine humaine + attitude suspicieuse à l’égard des élites (mêlée parfois de frustration de ne pas en faire partie) = théorie du complot.

Ce n’est pas forcément de la paranoïa – il existe des complots avérés – et on aurait tort de croire que les adeptes du complot sont fous. Le besoin de comprendre, de savoir est universel. Et les partisans du complot savent argumenter, faire douter, ébranler les certitudes. Ils ne sont pas irrationnels, mais raisonnent avec une part d’aveuglement. Et font souvent fi de la douleur que leur théorie alternative impose aux familles des victimes. Dire urbi et orbi, quelques heures après l’assassinat, que le policier tué à bout portant est une mascarade, n’est pas sans provoquer une certaine nausée.

Mais il serait trop facile de répondre par le mépris aux théories du complot. Observons sur pièces, car ce qui s’est passé à Charlie Hebdo souligne encore l’importance de la pensée critique dans le système éducatif pour combattre le fanatisme et respecter la parole de l’autre, fût-elle déplaisante. Les théoriciens du complot ont l’avantage de questionner toutes les idées reçues et d’exercer un esprit critique en argumentant sur des faits. Leur répondre par le rejet ou le mépris n’est pas se mettre à la hauteur du défi.

Ce billet est tout-à-fait représentatif:  http://www.wikistrike.com/2015/01/charlie-hebdo-plusieurs-details-troublants-annoncent-un-false-flag.html

Je ne vais pas l’analyser dans le détail, faute de temps, mais souligner quelques stratégies argumentatives typiques. La première – majeure – est que les personnes promptes à croire au complot utilisent comme point de départ leur théorie alternative qu’ils vont chercher à confirmer par l’analyse des indices. Ce biais de confirmation, c’est prendre Sherlock Holmes à rebrousse-poil. Lui part des indices et établit, à partir d’eux, des hypothèses avant de garder l’hypothèse la plus probable. « Bâtir une théorie avant d’avoir des données est une erreur monumentale: insensiblement, on se met à torturer les faits pour qu’ils collent avec la théorie, alors que ce sont les théories qui doivent coller aux faits » (Conan Doyle, Scandale en Bavière). Si on part d’une théorie du complot, chaque détail est réinterprété à cette aune. Les rétroviseurs qui sont gris lors d’un extrait de film et noirs plus tard impliquent l’hypothèse de deux véhicules différents et sont ainsi une preuve du complot. Alors, d’une part, que l’on se demande bien pourquoi il y aurait eu deux véhicules différents – une manière de faire compliqué quand on peut faire simple – l’explication plus probable d’un jeu de lumière n’est, d’autre part, même pas convoquée.

Dans une série de verbes après un sous-titre, l’auteur du post affirme : « nous constatons », « nous savons », « nous attendons ». S’appuyant sur des précédents historiques, plus ou moins discutables, l’auteur révèle en creux trois aspects cruciaux de la posture de l’adepte du complot : l’usage d’un nous collectif qui montre que ce n’est pas une vision solitaire et déraisonnable, l’assurance du constat et du savoir – qui évacue la notion de doute pourtant inhérente à toute démarche de ce type – et la certitude, par le biais de l’attente, que les événements vont donner raison à la théorie – l’inversion dénoncée par Conan Doyle dans la bouche de Holmes.

Autre élément typique, le post procède par une série de questions en rafale mentionnant des détails troublants. La répétition de l’interrogation révèle d’une part qu’une seule réponse pourra faire sens et, d’autre part, que l’évidence du complot crève les yeux. L’appel aux faits constant, l’attention aux détails que l’on interjette dans la conversation est courant dans ce type d’approche. Réfuter un détail en amène un autre « mais comment expliquez-vous alors … ». Le complot offre une explication unique, la réalité offre des pistes d’explication lacunaires, parcellaires, incertaines – dont on ne maîtrise pas forcément tous les tenants et aboutissants (je suis incapable d’estimer les projections de sang que doit faire une arme automatique tirée à bout portant).

Tous ces détails sont lus en fonction d’une interprétation : à qui profite le crime ? A travers la « médiacratie », « le pantin » Président, on perçoit les cibles devenues classiques des théories du complot. Rappelons peut-être que ce n’est pas parce que l’on a intérêt à ce que quelque chose se produise que l’on est forcément à l’origine de cette chose. En outre, cela impliquerait que les médias du monde entier (CBS, 20 Minutes, i24, JSS, iTélé sont cités) auraient tous été prêts à couvrir l’événement, tous complices de celui-ci. On se heurte à la limite de la vraisemblance lorsqu’on imagine le nombre de personnes qui devaient être au courant, et qu’aucune n’ait ni protesté ni organisé une fuite pour dénoncer l’attentat en préparation. Dans cette perspective, les médias sont par définition coupables et acoquinés avec les gouvernements; donc toutes leurs actions sont réinterprétées selon ce postulat.

Trop gros pour être vrai ? Ou trop vrai pour faire faux ?

Trop gros pour être vrai ? Ou trop vrai pour faire faux ?

L’autre point d’accroche fort de ce type d’interprétation est l’idée du « trop gros pour être vrai ». Que la carte d’identité soit oubliée dans la voiture par le stress ou laissée exprès pour revendiquer l’attentat paraît, aux yeux des adeptes du complot, impensable ou incohérent avec le reste (car tout doit faire sens au nom d’une causalité unique : la traque de l’incohérence est courant dans cette approche). Le raisonnement pourrait pourtant être pris à l’inverse : si le gouvernement avait monté le coup, aurait-il vraiment laissé un indice aussi incroyable ? D’une certaine manière, les théories du complots souffrent d’une forme d’excès de réalité.

Dernier point typique : le recours à des analogies. Pearl Harbour, le 11 Septembre, la guerre contre l’Irak et même les cow-boys et les Indiens sont mentionnés pour servir d’appui à la démonstration. Il y a eu ceci par la passé, donc ce qui se passe maintenant doit être compris de la même manière. Or, une analogie n’est jamais parfaite et ne peut être considérée comme une preuve matérielle suffisante.

Ces quelques procédés, auxquels ne manque que le recours à l' »expert », montrent, je l’espère, les limites des théories du complot à tout crin.

Hommage à Charlie et respect aux victimes.

 

 

Depuis le 1er janvier 2013, pratiquement toutes les communes du Canton de Vaud ont adopté le principe de la taxe au sac. Finis les sacs poubelles noirs, place à des sacs blancs et verts surtaxés. La commune dans laquelle je réside ayant adopté le principe depuis fort longtemps, j’ai entendu un débat dans la société avec une certaine forme de décalage. Certains estiment que c’est une bonne incitation au tri – et, de fait, ma commune a vu une différence, dans les premiers temps du moins. D’autres que c’est une taxe antisociale, grevant les familles, surtout celles qui ont des enfants en bas âge. Bref, un sujet à polémiques. Et on le sent bien dans cette communication communale qui m’a plutôt surpris:

Ma stupeur vient évidemment du ton employé. En l’espace de quelques phrases, l’énoncé « celui qui produit des déchets paie » est répété deux fois, en introduction et en conclusion. L’énoncé est la première fois étiqueté comme la définition du principe du pollueur-payeur qui a valeur de contrainte absolue (cf. « doit être financé »), le verbe « devoir » du premier paragraphe nourrissant le « devoir » du troisième paragraphe (« doivent être mises dans des sacs poubelles taxés »). La deuxième fois, il est présenté comme une prémisse argumentative justifiant à l’évidence la question de l’incitation au tri (avec un certain saut dans le raisonnement: plus tu produis des déchets, plus tu paies, or, sachant que tu n’aimes pas gaspiller ton argent, en triant, tu produiras moins de déchets et tu paieras donc moins; donc trie). La loi, c’est la loi : la commune assène une série de devoirs  issus de droits juridiques.

Ce qui me fascine dans cette communication, c’est qu’elle est moins une information qu’une réponse. Tout se passe comme si la polémique et les plaintes de certains par rapport à une envolée des prix du rouleau de sacs poubelles étaient déjà intégrées dans ce texte d’information. Commencer par « Le droit fédéral et cantonal est clair en la matière » consiste d’une certaine manière à faire remonter à la surface textuelle ce que Stephen Toulmin appellerait un Fondement de l’argumentation (backing), autrement dit un élément structurant les argumentations en arrière-plan et perçu comme évident – l’adjectif « clair » est le témoin de cette évidence. Ce procédé paraît étonnant eu égard à sa relative inutilité dans le texte – il s’agit d’informer du passage à la taxe au sac et non d’argumenter sur sa raison d’être après tout – et à sa position liminaire : d’entrée de jeu, on rappelle un droit auquel le citoyen est soumis sans même exposer de quoi il s’agit puisque « la matière » exposée dans le premier énoncé ne reçoit un véritable contenu référentiel que dans la phrase suivante.

La commune en remontant directement au fondement juridique coupe court à tout débat politique ou social, en assénant le socle inébranlable de la décision. Cette forte affirmation en première phrase n’affiche aucune volonté de discussion alors même que la discussion est vive: le recours au droit pour régler un litige transpire dès la première phrase. Cette volonté de briser toute velléité de réclamation est doublement vexante : à la fois pour les citoyens en colère contre la taxe au sac, auxquels la commune fait visiblement la sourde oreille, et pour ceux qui n’ont rien contre la taxe mais qui sont mis dans le même … sac que les premiers. Eux qui défendaient peut-être le principe reçoivent un message autoritaire dans lequel ils ne se reconnaîtront pas.

Même vexation dans le message final en gras : outre que l’on répète le principe, si jamais vous étiez un poil bouché, les personnes qui trient ne se voient guère récompensés pour les efforts passés. Pour elles, en effet, rien ne change, sinon qu’elles paieront plus pour leurs déchets; quant aux gens qui ne triaient pas jusqu’ici, on leur dit que cela va demander des efforts. Eux aussi n’ont guère droit aux remerciements.

En bref, on observe une information qui prend une tonalité autoritaire sur un fond polémique latent et qui dessine l’image d’une commune presque agacée par ses citoyens, comme si elle avait été échaudée par une contestation publique sur la mise en place de cette taxe (je ne sais pas si c’est le cas). Face à cela, sa réponse est « Paie et tais-toi, d’autant que les efforts que tu fais, tant physiques que financiers, sont après tout bien normaux: le droit fédéral l’exige ». J’imagine que les citoyens de cette commune apprécient…

PS. Je laisse de côté dans cette courte analyse la répétition des instances de décision et la collectivité représentée par « notre commune », « notre conseil communal », et « dans notre Commune » (majuscule potentiellement significative). L’adoption du principe de la taxe au sac est collectivisée à l’ensemble des citoyens. Mais je serais curieux de savoir si les décisions moins délicates ou polémiques sont prises par « le conseil communal » ou « notre conseil communal »…

Fascinant débat présidentiel, hier: l’impression d’avoir assisté à un match de boxe ou de tennis. Dans un premier temps, Hollande, qui avait l’avantage de servir en premier, s’est fait breaker d’entrée: il ne sait pas où poser le regard, ne répond pas à la question de Laurence Ferrari pour se lancer dans un discours très convenu, peu concret, un peu bateau. Sarkozy monte au filet renvoie le service puissamment, en répondant à la question et en jouant la dissociation entre les mots, ceux de Hollande, et les faits. Le coup est presque gagnant. Il ajoute alors un coup qui aurait pu faire mal plus tard dans le débat et lance de lui-même la question du bilan « l’absence de violences » pendant cinq ans : or, ce n’était pas l’heure d’abattre cette carte; pour moi, il grille une cartouche trop tôt. Il n’en reste pas moins que Sarkozy fait en enchaînement en coup droit décroisé puis montée à la volée : « Il y a ceux qui parlent de rassemblement et ceux qui le font vivre » lui permet en effet de monter au filet et d’asséner trois exemples concrets, loin des abstractions de Hollande. Ce dernier tente de défendre par des contre-exemples mauvais, subit un blanc, perd nettement le premier jeu.

Reste que les exemples choisis par Sarkozy mettent en scène des questions de personne. Dans le jeu suivant, Hollande, distancé, reprend la main « vous aurez du mal à vous faire passer pour une victime ». On voit la tactique : rester au plus près des faits et du bilan et ne pas personnaliser ou passionner le débat. Sarkozy semble accepter le contrat – mais cela lui desservira. A partir de là, Hollande, reprend du terrain; le débat entre dans dans les questions économiques et Hollande lâche assez vite: « dix ans au pouvoir » (en combinant présidence et ministère). De ce fait, il porte une attaque sur laquelle Sarkozy ne réagit pas tout de suite. Au contraire, il va s’enferrer à montrer que François Hollande ne connaît rien, n’a pas d’expérience : « Savez-vous combien? » lance-t-il sans laisser à Hollande la possibilité de donner une réponse, « Vous devriez connaître les chiffres », « vos chiffres sont faux ». Les coups pleuvent, mais Hollande renvoie la balle assez systématiquement, reste calme et sûr de lui comme de ses chiffres. En fait, la tactique hollandaise (je me retiens de parler de sauce) contestera assez systématiquement les chiffres: il montre ainsi qu’il est bien préparé et sûr de son fait.

Alors que Sarkozy tente la déstabilisation personnelle, Hollande attaque le bilan sur le faits, mais non sur la personne, tout en détaillant son programme. Sarkozy est pris entre deux fronts: il doit à la fois défendre son bilan et attaquer le programme de Hollande. Du coup, il n’arrive plus à conduire le débat. Hollande se fait Nadal : il étouffe l’autre qui n’arrive pas à déployer ses coups, qui ne peut pas parler de son programme parce qu’il doit répondre aux attaques de son adversaire. Pris à la gorge, me semble-t-il, Sarkozy se fait ironique, attaque ad hominem (« Si éloigné des dossiers »), alors que Hollande a montré qu’il semblait maîtriser pas mal de dossiers, et se laisse à le traiter de menteur. Or, cette attaque avait déjà été esquivée une première fois. Réplique cinglante « de la part de tout autre, ce serait insupportable, mais dans votre bouche, c’est une habitude »: l’attaque ne porte pas. Hollande réplique d’ailleurs par l’argument de la contradiction entre les paroles et les actes : grosso modo, vous aviez dit de laisser les invectives de côté plus tôt et vous calomniez maintenant. Sarkozy me semble perdre pied.

Le coup d’estoc qui signe la fin de premier set, sinon la fin du match est évidemment celui-ci:

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Magnifique anaphore rhétorique : 15 phrases commençant par « moi, président de la république ». Dislocation à gauche, extension donnée au pronom par une apposition nominale : la structure choisie semble effacer le caractère hypothétique de la proposition. L’absence du « si », même s’il est implicitement présent, permet de marteler l’idée « Hollande président », exactement de la même manière que le slogan « Mitterrand président » avait créé un effet d’évidence. Trois minutes durant lesquelles Sarkozy laisse faire. Grand moment de rhétorique.

Il est d’usage pour les médias de chercher à savoir « qui a gagné »: c’est bien l’idée que le débat est spectacle et je l’ai considéré comme tel. À l’heure où j’écris ces lignes, le consensus semble aller pour un match nul. J’en suis assez surpris. Je pense, pour reprendre l’analogie de la boxe, qu’il n’y a effectivement pas eu de KO,mais Hollande, malmené dans le premier round, a vaincu aux points. Et les trois minutes de la vidéo ci-dessous n’auraient pas été possibles si Sarkozy l’avait poussé dans les cordes. Il faut aussi dire, à la décharge du président actuel, que la partie était plus facile à jouer pour Hollande que pour Sarkozy… A mon sens, Hollande a fini par gagner; du moins, il n’a pas perdu.

Après un an de tournois de poker hold’em, à raison d’un par mois environ – en live, contre une cinquantaine de joueurs, avec un stack de départ de 20’000 et des blindes augmentant toutes les 25 minutes, chacune de ces précisions étant importante -, j’estime m’en tirer plutôt bien, avec 7 tables finales en 14 tournois, dont six victoires, souvent avec un deal entre les deux ou trois premiers joueurs. L’occasion de réfléchir un peu sur ce jeu aussi intéressant que détestable et dire pourquoi la rhétorique m’aide beaucoup.

Philosophiquement parlant, le poker est d’une laideur incomparable. Il s’agit d’accumuler le plus de jetons, d’éliminer les plus faibles, de faire pression sur les autres, d’élaborer des mensonges et autres manipulations dans le seul but de gagner encore plus de jetons et de jouer avec les aléas d’un monde parfois injuste. Il n’y a pas plus sauvagement capitaliste que ce jeu. Bref, je serais incapable de devenir un professionnel du poker, à supposer que j’en aie les compétences – ce dont je doute.

Hormis ce cadre déprimant, le poker texas hold’em est un jeu magnifique. Si on considère les échecs comme le roi des jeux, c’est parce que la logique y est reine, mais j’estime que le poker représente la quintessence de la rhétorique. Or, à mes yeux, la rhétorique est une approche holistique de la rationalité pratique et humaine bien plus fascinante que la logique mathématicienne.

Quels liens entre poker et rhétorique ?

D’abord, le logos ou l’argumentation. Le poker est un jeu fondé sur un type de raisonnement qui est l’abduction ou le raisonnement par le signe. La façon de découvrir les cartes, de se positionner à table, de regarder l’adversaire ou le croupier, de jouer avec les jetons, d’annoncer son action sont autant de signes qui demandent à être interprétés (voilà pourquoi je ne joue pas sur Internet). On exerce là ce que les théoriciens de la persuasion appellent la voie périphérique : l’ensemble des petits signaux qui aident à persuader. En ce qui concerne la voie centrale qui demande un investissement en réflexion rationnelle, on pratique l’analyse précise des montants annoncés, de l’historique du jeu, des probabilités mathématiques de voir sa main gagner. En associant ces deux types d’informations, le joueur de poker doit faire ce qu’on appelle une inférence vers la meilleure explication. Autrement dit, l’abduction permet de déterminer quelle est la cause la plus probable expliquant l’ensemble des signes repérés et analysés. C’est à partir de ce calcul, qui n’a rien de certain, que l’on joue, en croisant les doigts dans l’espoir d’avoir vu juste.

L’ethos ensuite, ou l’image de soi dans le discours. Au poker, la question de l’image est fondamentale, tant l’image préalable que celle en train de se construire. Les bons joueurs créent une image d’eux ou sont conscients que leur image s’améliore (inspire plus de respect) ou se détériore et vont ajuster leur jeu en fonction de cela. Il y a d’ailleurs une étude à faire sur les catégorisations opérées en hold’em. Comme Aristote, qui repère dans sa Rhétorique des types sociaux (ou èthè) en fonction desquels le discours va changer – on ne s’adresse pas aux vieux et aux jeunes de la même manière – le poker classifie les joueurs par des métaphores très souvent animalières : les sharks (requins), les fish (menu fretin), les calling stations (celui qui ne fait que suivre, même avec rien), les donkeys (les ânes), les éléphants, les rocks, les serrures (ceux qui ne jouent que les mains exceptionnelles), mais j’ai aussi vu les chacals, les souris, etc. Là aussi, ce sont des classements en types d’images de soi qui n’ont rien de certain, mais sur lesquels on doit s’appuyer pour jouer – cela crée ce qu’on appellent en psychologie des heuristiques d’aides à la décision.  Ainsi, tout sexiste que cela soit, je m’appuie souvent et avec succès sur l’heuristique « Les femmes en général ne bluffent pas » pour jouer. C’est une composante de l’auditoire avec laquelle je compose, même si cette règle n’a, heureusement d’ailleurs, rien d’absolu. Tout cela met bien en évidence le rôle de l’auditoire et la co-construction d’un discours ou d’une histoire non seulement en fonction des représentations que l’on a de soi, des représentation que l’on a de son adversaire mais aussi de la représentation que l’on imagine que l’adversaire a de soi ou de lui-même etc. La théorie de la schématisation de Jean-Blaise Grize met particulièrement en évidence ces questions de préconstruits culturels, d’images et de représentations, de co-constructions de discours.

Le pathos pour continuer ou la question des émotions. C’est là un des grands pièges du poker. Prendre une suite de mauvais coups conduit au « steaming » – l’état d’ébullition – voire le tilt : on se met à jouer n’importe comment sans tenir compte du logos. Hier, j’ai discuté avec un gars qui suit un tapis énorme avec roi-valet contre un as-valet en essayant de comprendre pourquoi ce type qui n’a joué que des mains excellentes jusque-là et gagné toutes ses confrontations pouvait se mettre en danger avec une main aussi faible. Il m’a dit qu’il était fatigué d’avoir reçu pendant une heure des mauvaises mains et qu’il commençait à craquer. Explicitement conscient de ce sentiment et malgré un tapis certes réduit, mais encore susceptible de faire peur, il m’a donné quand même tous ses jetons le coup suivant en allant à tapis avec Valet-8 dépareillés: pur tilt. Ne plus retrouver son calme, perdre sa capacité de concentration, refuser de faire le dos rond ou de quitter le table un instant, espérer un flop miraculeux pour revenir au stade d’avant la perte lourde subie sont les conséquences d’une gestion des émotions extrêmement difficile. Ce tourbillon émotionnel, qui peut se manifester de manière exubérante – combien de fois je vois des joueurs bruyamment s’auto-congratuler d’avoir joué de manière objectivement catastrophique -, est un à-côté, parfois pénible à vivre, du poker – où les véritables gentlemen ne sont pas en majorité. On peut aussi mal gérer des émotions positives: tomber amoureux de ses cartes et aller jusqu’au bout du coup, même si le flop n’est pas favorable. Mais s’il faut parvenir à maîtriser les émotions tant négatives que positives, il faut aussi les construire. Tout l’art est de susciter l’envie de suivre quand vous avez une main forte ou créer la peur de vous suivre quand vous avez une main faible. Quel montant investir pour cela ? Quelle attitude vocale et corporelle adopter pour s’adapter au scénario voulu ? Voilà des questions qui me travaillent constamment autour d’une table. Le plus délicat, difficile et fascinant étant lorsque les émotions font douter de la raison: votre analyse vous dit que l’autre bluffe, mais avez peur de le relancer au cas où il ne blufferait quand même pas…

Le kaïros, ou le moment pour persuader. Le poker, c’est aussi du storytelling: il faut raconter à chaque coup une histoire qui sonne crédible. Hier, j’ai gagné un bluff monstrueux, parce que la série de coups faite montrait à mon sens que j’avais touché la meilleure paire du tableau, alors que je n’avais absolument rien. Mais le gars a hésité pendant un temps interminable durant lequel j’essaie de rester aussi illisible que possible; il a failli me laisser avec un jeton de 1000: j’avais joué trop gros pour rentabiliser mon coup et je me suis rendu compte être suspect de bluff. Mais j’ai avancé 92000 jetons et il en avait encore 91000 : soit il suivait et se retrouvait en bonne position pour gagner le tournoi, soit il était éliminé. Mon histoire était peut-être pas très bien racontée, mais elle restait plausible et inquiétante. Sagement, il s’est couché. J’avais compensé ma faible histoire par un bon sens du kaïros, autrement dit, la perception du moment favorable. En effet, nous n’étions plus que 7 à table et seuls les 6 premiers repartaient avec des gains. Même s’il l’a regretté par la suite et s’est mis à moins bien joué, me suivre alors qu’il n’avait que la 2eme paire du tableau était clairement un risque trop grand. Il est capital à mon sens de sentir le moment où un bluff peut passer et de raconter une histoire du début à la fin du coup. Certains tentent brutalement un bluff énorme sur la dernière carte : l’histoire n’est pas crédible et sent le tirage couleur ou suite manqué. Bien des commentateurs de poker utilisent d’ailleurs fréquemment la critique du mauvais timing. Evidemment, il y a là une prise de risque qui peut coûter très cher: faire un bluff quand votre adversaire a une main monstrueuse conduit souvent à l’élimination. Raison pour laquelle je veux absolument être le plus gros tapis à table et me donner les moyens de résister à un mauvais sens du kaïros…

Enfin, le poker est de la pure rhétorique, parce qu’il y a toujours une part d’impondérable. La beauté du jeu consiste à jouer avec cela. Il n’y a aucune garantie que les tentatives de persuasion au poker réussissent à tous les coups, de même qu’il n’y a aucune garantie qu’un orateur même habile puisse persuader à tous les coups. Parfois, et c’est le plus frustrant, c’est parce que l’essai était raté, les techniques de persuasion mal appliquées, la situation ou les adversaires mal analysés ou pas assez bien cernés. Parfois, la chance ou la malchance s’en mêle. Oui, j’ai gagné hier avec ma paire de neuf contre une paire de rois parce que j’ai trouvé un brelan au flop. Je n’en suis pas fier, car j’ai mal joué le coup, mais je me suis aussi souvent retrouvé de l’autre côté de ce coup, encaissant un « bad beat » frustrant, celui qui avait pourtant 82% de chances de gagner. La croyance en un monde juste en prend un (nouveau) coup. On se dit alors que même de Gaulle, le 24 mai 68, s’était fourvoyé dans son discours pour calmer les manifestations estudiantines. Et que le 30 mai, son discours avait fait taire les contestations. Sur le long terme, de Gaulle reste un orateur brillant. Un joueur de poker, même en jouant de manière optimale, peut échouer un soir, mais, sur le long terme, sa maîtrise des techniques, son sens du jeu, en fera un gagnant. Reste que cette partie ingérable du poker donne au jeu tout son sel et figure une réalité moins déconnectée du monde que le jeu des échecs. Reste que la partie ingérable de la rhétorique donne au pouvoir de persuasion tout son sel et représente la rationalité humaine de manière moins déconnectée du monde que la logique…

Logique UDC

Comme je suis en vacances, je réécris mes cours de la rentrée. Ne cherchez pas la logique, il n’y en a pas. À propos, ce cours commence par reprendre quelques concepts élémentaires de la logique. J’utilise ceci :

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« Les Suisses votent UDC » se glose comme « tous les Suisses votent UDC » ou « si tu es un Suisse, tu votes UDC ». Or, une inférence immédiate à cette proposition – par obversion pour ceux que ça intéresse – est « Aucun Suisse ne vote pas UDC ». Le problème, bien évidemment, est que la majorité des votants de ce pays ne vote pas UDC – les scores sont assez loin des 100% qu’on célèbre dans certaines dictatures.

Si on prend le syllogisme constitué de la prémisse « Tous les Suisses votent UDC » et de la prémisse « je suis suisse », je devrais voter UDC. Par expérience, je peux dire que c’est rarement vrai. Quelque chose coince dans le mécanisme : Soit la prémisse « tous les Suisses votent UDC » est fausse, mais, franchement, on voit mal pourquoi afficher partout une telle contre-vérité, ce n’est pas le genre de la maison, non? Soit c’est la prémisse particulière « je suis suisse » qui est fausse. Damned, m’aurait-on refilé une fausse carte d’identité ? On comprend en fait qu’afficher un tel slogan conduit à considérer qu' »être suisse » n’est pas une question de carte d’identité, mais d’intégrer une communauté de valeurs et d’intérêts. Par conséquent, je ne suis pas Suisse.

Question: si on continue cette logique UDC, ne pas être suisse signifie-t-il être un mouton noir? Gasp.

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