Depuis le 1er janvier 2013, pratiquement toutes les communes du Canton de Vaud ont adopté le principe de la taxe au sac. Finis les sacs poubelles noirs, place à des sacs blancs et verts surtaxés. La commune dans laquelle je réside ayant adopté le principe depuis fort longtemps, j’ai entendu un débat dans la société avec une certaine forme de décalage. Certains estiment que c’est une bonne incitation au tri – et, de fait, ma commune a vu une différence, dans les premiers temps du moins. D’autres que c’est une taxe antisociale, grevant les familles, surtout celles qui ont des enfants en bas âge. Bref, un sujet à polémiques. Et on le sent bien dans cette communication communale qui m’a plutôt surpris:

Ma stupeur vient évidemment du ton employé. En l’espace de quelques phrases, l’énoncé “celui qui produit des déchets paie” est répété deux fois, en introduction et en conclusion. L’énoncé est la première fois étiqueté comme la définition du principe du pollueur-payeur qui a valeur de contrainte absolue (cf. “doit être financé”), le verbe “devoir” du premier paragraphe nourrissant le “devoir” du troisième paragraphe (“doivent être mises dans des sacs poubelles taxés”). La deuxième fois, il est présenté comme une prémisse argumentative justifiant à l’évidence la question de l’incitation au tri (avec un certain saut dans le raisonnement: plus tu produis des déchets, plus tu paies, or, sachant que tu n’aimes pas gaspiller ton argent, en triant, tu produiras moins de déchets et tu paieras donc moins; donc trie). La loi, c’est la loi : la commune assène une série de devoirs  issus de droits juridiques.

Ce qui me fascine dans cette communication, c’est qu’elle est moins une information qu’une réponse. Tout se passe comme si la polémique et les plaintes de certains par rapport à une envolée des prix du rouleau de sacs poubelles étaient déjà intégrées dans ce texte d’information. Commencer par “Le droit fédéral et cantonal est clair en la matière” consiste d’une certaine manière à faire remonter à la surface textuelle ce que Stephen Toulmin appellerait un Fondement de l’argumentation (backing), autrement dit un élément structurant les argumentations en arrière-plan et perçu comme évident – l’adjectif “clair” est le témoin de cette évidence. Ce procédé paraît étonnant eu égard à sa relative inutilité dans le texte – il s’agit d’informer du passage à la taxe au sac et non d’argumenter sur sa raison d’être après tout – et à sa position liminaire : d’entrée de jeu, on rappelle un droit auquel le citoyen est soumis sans même exposer de quoi il s’agit puisque “la matière” exposée dans le premier énoncé ne reçoit un véritable contenu référentiel que dans la phrase suivante.

La commune en remontant directement au fondement juridique coupe court à tout débat politique ou social, en assénant le socle inébranlable de la décision. Cette forte affirmation en première phrase n’affiche aucune volonté de discussion alors même que la discussion est vive: le recours au droit pour régler un litige transpire dès la première phrase. Cette volonté de briser toute velléité de réclamation est doublement vexante : à la fois pour les citoyens en colère contre la taxe au sac, auxquels la commune fait visiblement la sourde oreille, et pour ceux qui n’ont rien contre la taxe mais qui sont mis dans le même … sac que les premiers. Eux qui défendaient peut-être le principe reçoivent un message autoritaire dans lequel ils ne se reconnaîtront pas.

Même vexation dans le message final en gras : outre que l’on répète le principe, si jamais vous étiez un poil bouché, les personnes qui trient ne se voient guère récompensés pour les efforts passés. Pour elles, en effet, rien ne change, sinon qu’elles paieront plus pour leurs déchets; quant aux gens qui ne triaient pas jusqu’ici, on leur dit que cela va demander des efforts. Eux aussi n’ont guère droit aux remerciements.

En bref, on observe une information qui prend une tonalité autoritaire sur un fond polémique latent et qui dessine l’image d’une commune presque agacée par ses citoyens, comme si elle avait été échaudée par une contestation publique sur la mise en place de cette taxe (je ne sais pas si c’est le cas). Face à cela, sa réponse est “Paie et tais-toi, d’autant que les efforts que tu fais, tant physiques que financiers, sont après tout bien normaux: le droit fédéral l’exige”. J’imagine que les citoyens de cette commune apprécient…

PS. Je laisse de côté dans cette courte analyse la répétition des instances de décision et la collectivité représentée par “notre commune”, “notre conseil communal”, et “dans notre Commune” (majuscule potentiellement significative). L’adoption du principe de la taxe au sac est collectivisée à l’ensemble des citoyens. Mais je serais curieux de savoir si les décisions moins délicates ou polémiques sont prises par “le conseil communal” ou “notre conseil communal”…

Fascinant débat présidentiel, hier: l’impression d’avoir assisté à un match de boxe ou de tennis. Dans un premier temps, Hollande, qui avait l’avantage de servir en premier, s’est fait breaker d’entrée: il ne sait pas où poser le regard, ne répond pas à la question de Laurence Ferrari pour se lancer dans un discours très convenu, peu concret, un peu bateau. Sarkozy monte au filet renvoie le service puissamment, en répondant à la question et en jouant la dissociation entre les mots, ceux de Hollande, et les faits. Le coup est presque gagnant. Il ajoute alors un coup qui aurait pu faire mal plus tard dans le débat et lance de lui-même la question du bilan “l’absence de violences” pendant cinq ans : or, ce n’était pas l’heure d’abattre cette carte; pour moi, il grille une cartouche trop tôt. Il n’en reste pas moins que Sarkozy fait en enchaînement en coup droit décroisé puis montée à la volée : “Il y a ceux qui parlent de rassemblement et ceux qui le font vivre” lui permet en effet de monter au filet et d’asséner trois exemples concrets, loin des abstractions de Hollande. Ce dernier tente de défendre par des contre-exemples mauvais, subit un blanc, perd nettement le premier jeu.

Reste que les exemples choisis par Sarkozy mettent en scène des questions de personne. Dans le jeu suivant, Hollande, distancé, reprend la main “vous aurez du mal à vous faire passer pour une victime”. On voit la tactique : rester au plus près des faits et du bilan et ne pas personnaliser ou passionner le débat. Sarkozy semble accepter le contrat – mais cela lui desservira. A partir de là, Hollande, reprend du terrain; le débat entre dans dans les questions économiques et Hollande lâche assez vite: “dix ans au pouvoir” (en combinant présidence et ministère). De ce fait, il porte une attaque sur laquelle Sarkozy ne réagit pas tout de suite. Au contraire, il va s’enferrer à montrer que François Hollande ne connaît rien, n’a pas d’expérience : “Savez-vous combien?” lance-t-il sans laisser à Hollande la possibilité de donner une réponse, “Vous devriez connaître les chiffres”, “vos chiffres sont faux”. Les coups pleuvent, mais Hollande renvoie la balle assez systématiquement, reste calme et sûr de lui comme de ses chiffres. En fait, la tactique hollandaise (je me retiens de parler de sauce) contestera assez systématiquement les chiffres: il montre ainsi qu’il est bien préparé et sûr de son fait.

Alors que Sarkozy tente la déstabilisation personnelle, Hollande attaque le bilan sur le faits, mais non sur la personne, tout en détaillant son programme. Sarkozy est pris entre deux fronts: il doit à la fois défendre son bilan et attaquer le programme de Hollande. Du coup, il n’arrive plus à conduire le débat. Hollande se fait Nadal : il étouffe l’autre qui n’arrive pas à déployer ses coups, qui ne peut pas parler de son programme parce qu’il doit répondre aux attaques de son adversaire. Pris à la gorge, me semble-t-il, Sarkozy se fait ironique, attaque ad hominem (“Si éloigné des dossiers”), alors que Hollande a montré qu’il semblait maîtriser pas mal de dossiers, et se laisse à le traiter de menteur. Or, cette attaque avait déjà été esquivée une première fois. Réplique cinglante “de la part de tout autre, ce serait insupportable, mais dans votre bouche, c’est une habitude”: l’attaque ne porte pas. Hollande réplique d’ailleurs par l’argument de la contradiction entre les paroles et les actes : grosso modo, vous aviez dit de laisser les invectives de côté plus tôt et vous calomniez maintenant. Sarkozy me semble perdre pied.

Le coup d’estoc qui signe la fin de premier set, sinon la fin du match est évidemment celui-ci:

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Magnifique anaphore rhétorique : 15 phrases commençant par “moi, président de la république”. Dislocation à gauche, extension donnée au pronom par une apposition nominale : la structure choisie semble effacer le caractère hypothétique de la proposition. L’absence du “si”, même s’il est implicitement présent, permet de marteler l’idée “Hollande président”, exactement de la même manière que le slogan “Mitterrand président” avait créé un effet d’évidence. Trois minutes durant lesquelles Sarkozy laisse faire. Grand moment de rhétorique.

Il est d’usage pour les médias de chercher à savoir “qui a gagné”: c’est bien l’idée que le débat est spectacle et je l’ai considéré comme tel. À l’heure où j’écris ces lignes, le consensus semble aller pour un match nul. J’en suis assez surpris. Je pense, pour reprendre l’analogie de la boxe, qu’il n’y a effectivement pas eu de KO,mais Hollande, malmené dans le premier round, a vaincu aux points. Et les trois minutes de la vidéo ci-dessous n’auraient pas été possibles si Sarkozy l’avait poussé dans les cordes. Il faut aussi dire, à la décharge du président actuel, que la partie était plus facile à jouer pour Hollande que pour Sarkozy… A mon sens, Hollande a fini par gagner; du moins, il n’a pas perdu.

Après un an de tournois de poker hold’em, à raison d’un par mois environ – en live, contre une cinquantaine de joueurs, avec un stack de départ de 20′000 et des blindes augmentant toutes les 25 minutes, chacune de ces précisions étant importante -, j’estime m’en tirer plutôt bien, avec 7 tables finales en 14 tournois, dont six victoires, souvent avec un deal entre les deux ou trois premiers joueurs. L’occasion de réfléchir un peu sur ce jeu aussi intéressant que détestable et dire pourquoi la rhétorique m’aide beaucoup.

Philosophiquement parlant, le poker est d’une laideur incomparable. Il s’agit d’accumuler le plus de jetons, d’éliminer les plus faibles, de faire pression sur les autres, d’élaborer des mensonges et autres manipulations dans le seul but de gagner encore plus de jetons et de jouer avec les aléas d’un monde parfois injuste. Il n’y a pas plus sauvagement capitaliste que ce jeu. Bref, je serais incapable de devenir un professionnel du poker, à supposer que j’en aie les compétences – ce dont je doute.

Hormis ce cadre déprimant, le poker texas hold’em est un jeu magnifique. Si on considère les échecs comme le roi des jeux, c’est parce que la logique y est reine, mais j’estime que le poker représente la quintessence de la rhétorique. Or, à mes yeux, la rhétorique est une approche holistique de la rationalité pratique et humaine bien plus fascinante que la logique mathématicienne.

Quels liens entre poker et rhétorique ?

D’abord, le logos ou l’argumentation. Le poker est un jeu fondé sur un type de raisonnement qui est l’abduction ou le raisonnement par le signe. La façon de découvrir les cartes, de se positionner à table, de regarder l’adversaire ou le croupier, de jouer avec les jetons, d’annoncer son action sont autant de signes qui demandent à être interprétés (voilà pourquoi je ne joue pas sur Internet). On exerce là ce que les théoriciens de la persuasion appellent la voie périphérique : l’ensemble des petits signaux qui aident à persuader. En ce qui concerne la voie centrale qui demande un investissement en réflexion rationnelle, on pratique l’analyse précise des montants annoncés, de l’historique du jeu, des probabilités mathématiques de voir sa main gagner. En associant ces deux types d’informations, le joueur de poker doit faire ce qu’on appelle une inférence vers la meilleure explication. Autrement dit, l’abduction permet de déterminer quelle est la cause la plus probable expliquant l’ensemble des signes repérés et analysés. C’est à partir de ce calcul, qui n’a rien de certain, que l’on joue, en croisant les doigts dans l’espoir d’avoir vu juste.

L’ethos ensuite, ou l’image de soi dans le discours. Au poker, la question de l’image est fondamentale, tant l’image préalable que celle en train de se construire. Les bons joueurs créent une image d’eux ou sont conscients que leur image s’améliore (inspire plus de respect) ou se détériore et vont ajuster leur jeu en fonction de cela. Il y a d’ailleurs une étude à faire sur les catégorisations opérées en hold’em. Comme Aristote, qui repère dans sa Rhétorique des types sociaux (ou èthè) en fonction desquels le discours va changer – on ne s’adresse pas aux vieux et aux jeunes de la même manière – le poker classifie les joueurs par des métaphores très souvent animalières : les sharks (requins), les fish (menu fretin), les calling stations (celui qui ne fait que suivre, même avec rien), les donkeys (les ânes), les éléphants, les rocks, les serrures (ceux qui ne jouent que les mains exceptionnelles), mais j’ai aussi vu les chacals, les souris, etc. Là aussi, ce sont des classements en types d’images de soi qui n’ont rien de certain, mais sur lesquels on doit s’appuyer pour jouer – cela crée ce qu’on appellent en psychologie des heuristiques d’aides à la décision.  Ainsi, tout sexiste que cela soit, je m’appuie souvent et avec succès sur l’heuristique “Les femmes en général ne bluffent pas” pour jouer. C’est une composante de l’auditoire avec laquelle je compose, même si cette règle n’a, heureusement d’ailleurs, rien d’absolu. Tout cela met bien en évidence le rôle de l’auditoire et la co-construction d’un discours ou d’une histoire non seulement en fonction des représentations que l’on a de soi, des représentation que l’on a de son adversaire mais aussi de la représentation que l’on imagine que l’adversaire a de soi ou de lui-même etc. La théorie de la schématisation de Jean-Blaise Grize met particulièrement en évidence ces questions de préconstruits culturels, d’images et de représentations, de co-constructions de discours.

Le pathos pour continuer ou la question des émotions. C’est là un des grands pièges du poker. Prendre une suite de mauvais coups conduit au “steaming” – l’état d’ébullition – voire le tilt : on se met à jouer n’importe comment sans tenir compte du logos. Hier, j’ai discuté avec un gars qui suit un tapis énorme avec roi-valet contre un as-valet en essayant de comprendre pourquoi ce type qui n’a joué que des mains excellentes jusque-là et gagné toutes ses confrontations pouvait se mettre en danger avec une main aussi faible. Il m’a dit qu’il était fatigué d’avoir reçu pendant une heure des mauvaises mains et qu’il commençait à craquer. Explicitement conscient de ce sentiment et malgré un tapis certes réduit, mais encore susceptible de faire peur, il m’a donné quand même tous ses jetons le coup suivant en allant à tapis avec Valet-8 dépareillés: pur tilt. Ne plus retrouver son calme, perdre sa capacité de concentration, refuser de faire le dos rond ou de quitter le table un instant, espérer un flop miraculeux pour revenir au stade d’avant la perte lourde subie sont les conséquences d’une gestion des émotions extrêmement difficile. Ce tourbillon émotionnel, qui peut se manifester de manière exubérante – combien de fois je vois des joueurs bruyamment s’auto-congratuler d’avoir joué de manière objectivement catastrophique -, est un à-côté, parfois pénible à vivre, du poker – où les véritables gentlemen ne sont pas en majorité. On peut aussi mal gérer des émotions positives: tomber amoureux de ses cartes et aller jusqu’au bout du coup, même si le flop n’est pas favorable. Mais s’il faut parvenir à maîtriser les émotions tant négatives que positives, il faut aussi les construire. Tout l’art est de susciter l’envie de suivre quand vous avez une main forte ou créer la peur de vous suivre quand vous avez une main faible. Quel montant investir pour cela ? Quelle attitude vocale et corporelle adopter pour s’adapter au scénario voulu ? Voilà des questions qui me travaillent constamment autour d’une table. Le plus délicat, difficile et fascinant étant lorsque les émotions font douter de la raison: votre analyse vous dit que l’autre bluffe, mais avez peur de le relancer au cas où il ne blufferait quand même pas…

Le kaïros, ou le moment pour persuader. Le poker, c’est aussi du storytelling: il faut raconter à chaque coup une histoire qui sonne crédible. Hier, j’ai gagné un bluff monstrueux, parce que la série de coups faite montrait à mon sens que j’avais touché la meilleure paire du tableau, alors que je n’avais absolument rien. Mais le gars a hésité pendant un temps interminable durant lequel j’essaie de rester aussi illisible que possible; il a failli me laisser avec un jeton de 1000: j’avais joué trop gros pour rentabiliser mon coup et je me suis rendu compte être suspect de bluff. Mais j’ai avancé 92000 jetons et il en avait encore 91000 : soit il suivait et se retrouvait en bonne position pour gagner le tournoi, soit il était éliminé. Mon histoire était peut-être pas très bien racontée, mais elle restait plausible et inquiétante. Sagement, il s’est couché. J’avais compensé ma faible histoire par un bon sens du kaïros, autrement dit, la perception du moment favorable. En effet, nous n’étions plus que 7 à table et seuls les 6 premiers repartaient avec des gains. Même s’il l’a regretté par la suite et s’est mis à moins bien joué, me suivre alors qu’il n’avait que la 2eme paire du tableau était clairement un risque trop grand. Il est capital à mon sens de sentir le moment où un bluff peut passer et de raconter une histoire du début à la fin du coup. Certains tentent brutalement un bluff énorme sur la dernière carte : l’histoire n’est pas crédible et sent le tirage couleur ou suite manqué. Bien des commentateurs de poker utilisent d’ailleurs fréquemment la critique du mauvais timing. Evidemment, il y a là une prise de risque qui peut coûter très cher: faire un bluff quand votre adversaire a une main monstrueuse conduit souvent à l’élimination. Raison pour laquelle je veux absolument être le plus gros tapis à table et me donner les moyens de résister à un mauvais sens du kaïros…

Enfin, le poker est de la pure rhétorique, parce qu’il y a toujours une part d’impondérable. La beauté du jeu consiste à jouer avec cela. Il n’y a aucune garantie que les tentatives de persuasion au poker réussissent à tous les coups, de même qu’il n’y a aucune garantie qu’un orateur même habile puisse persuader à tous les coups. Parfois, et c’est le plus frustrant, c’est parce que l’essai était raté, les techniques de persuasion mal appliquées, la situation ou les adversaires mal analysés ou pas assez bien cernés. Parfois, la chance ou la malchance s’en mêle. Oui, j’ai gagné hier avec ma paire de neuf contre une paire de rois parce que j’ai trouvé un brelan au flop. Je n’en suis pas fier, car j’ai mal joué le coup, mais je me suis aussi souvent retrouvé de l’autre côté de ce coup, encaissant un “bad beat” frustrant, celui qui avait pourtant 82% de chances de gagner. La croyance en un monde juste en prend un (nouveau) coup. On se dit alors que même de Gaulle, le 24 mai 68, s’était fourvoyé dans son discours pour calmer les manifestations estudiantines. Et que le 30 mai, son discours avait fait taire les contestations. Sur le long terme, de Gaulle reste un orateur brillant. Un joueur de poker, même en jouant de manière optimale, peut échouer un soir, mais, sur le long terme, sa maîtrise des techniques, son sens du jeu, en fera un gagnant. Reste que cette partie ingérable du poker donne au jeu tout son sel et figure une réalité moins déconnectée du monde que le jeu des échecs. Reste que la partie ingérable de la rhétorique donne au pouvoir de persuasion tout son sel et représente la rationalité humaine de manière moins déconnectée du monde que la logique…

Logique UDC

Comme je suis en vacances, je réécris mes cours de la rentrée. Ne cherchez pas la logique, il n’y en a pas. À propos, ce cours commence par reprendre quelques concepts élémentaires de la logique. J’utilise ceci :

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“Les Suisses votent UDC” se glose comme “tous les Suisses votent UDC” ou “si tu es un Suisse, tu votes UDC”. Or, une inférence immédiate à cette proposition – par obversion pour ceux que ça intéresse – est “Aucun Suisse ne vote pas UDC”. Le problème, bien évidemment, est que la majorité des votants de ce pays ne vote pas UDC – les scores sont assez loin des 100% qu’on célèbre dans certaines dictatures.

Si on prend le syllogisme constitué de la prémisse “Tous les Suisses votent UDC” et de la prémisse “je suis suisse”, je devrais voter UDC. Par expérience, je peux dire que c’est rarement vrai. Quelque chose coince dans le mécanisme : Soit la prémisse “tous les Suisses votent UDC” est fausse, mais, franchement, on voit mal pourquoi afficher partout une telle contre-vérité, ce n’est pas le genre de la maison, non? Soit c’est la prémisse particulière “je suis suisse” qui est fausse. Damned, m’aurait-on refilé une fausse carte d’identité ? On comprend en fait qu’afficher un tel slogan conduit à considérer qu’”être suisse” n’est pas une question de carte d’identité, mais d’intégrer une communauté de valeurs et d’intérêts. Par conséquent, je ne suis pas Suisse.

Question: si on continue cette logique UDC, ne pas être suisse signifie-t-il être un mouton noir? Gasp.

Troisième cas de plagiat détecté dans ma carrière. Je n'en fais pas une fixation, mais cette forme de pillage m'horripile. Or, je viens d'apprendre que deux requêtes au Fonds National de la Recherche Scientifique ont commis des plagiats. Je ne comprends pas comment on peut s'exposer ainsi à une telle honte publique. Mais je suis peut-être d'une autre époque.

D'après un logiciel de langue française, les co-occurrences les plus fréquentes du plagiat sont "éhonté", "flagrant" et "pur et simple". Bientôt, je fais le pari que ce sera "lutte contre", "fléau" et "détecteur" qui remplaceront ce trio. Parce que la question de la honte, elle, me semble devenue très relative: on peut même se demander si certains auteurs ne vont pas défendre le plagiat comme acte de création. Les affaires se multiplient : j'ai entendu une affaire de doctorat obtenu puis retiré pour cause de plagiat en Belgique, on a évidemment pris connaissance du cas PPDA, le monde universitaire est sérieusement ébranlé tant par les plagiats estudiantins - les Facultés se dotent de plus en plus de détecteurs - que, plus grave encore, par ceux des chercheurs. On pense à deux cas très limite qui ont fait couler beaucoup d'encre, mais qui ne sont que la partie émergée de l'iceberg. On pense aussi au cas du baron Guttenberg, ministre allemand qui a dû se retirer de la vie politique, au livre de Rama Yade ou à celui de Macé-Scarron - et tout cela en 2011.

L'université lutte comme jamais, évidemment. Il faut dire que l'informatique, puis Internet, ont rendu le plagiat extrêmement facile. Et, par conséquent, extrêmement courant. Une des universités où je travaille a mis en place une directive, une autre vient de me proposer un cours sur le détecteur acquis par la Faculté. Mais si  les plagiats "purs et simples" sont les plus faciles à repérer, il se crée sans doute des vols d'idées et/ou de propos bien plus complexes dans les officines estudiantines et les labos de recherche, des cas moins évidents, même pour un détecteur. Il m'est arrivé d'avoir un doute, un peu comme si le taux d'hématocrite était un peu élevé mais encore dans la norme. Quelques synonymes, des copies de morceaux courts bien mélangés, et il est en effet possible de faire illusion. Comme pour le dopage, on peut se demander si on rattrapera le temps de retard. A ceci près que plus un plagiat devient ingénieux, moins il devient intéressant d'en commettre un : autant vraiment bosser que perdre du temps à tricher.

Mais ce qui me surprend le plus - et on voit que je ne suis pas exposé au monde judiciaire - c'est la faculté que les êtres humains pris en flagrant délit d'un plagiat éhonté ont à préserver malgré tout leur face. Quand je montre aux étudiants plagiaires mes preuves, j'attends de les voir tête basse et joues rouges dans l'attente de la sanction. Or, certains jouent l'ignorance des règles ("ah ! on peut pas faire comme ça?"), refusent d'admettre l'évidence, trouvent l'accusation injuste, estiment que la faute est vénielle ou disent que les mots de l'auteur plagié étaient tellement à l'unisson de ce qu'on pense qu'on n'arrivait pas à écrire autrement. D'autres jouent la carte de l'appel à la pitié, de la nécessité due à la pression, admettant, ce faisant la faute commise, mais demandant les circonstances atténuantes. Aucun ne m'a jamais dit "OK, j'ai joué et j'ai perdu". Cette absence de dignité dans la faute est fascinante. Mais son corollaire est qu'elle repousse la pression sur les épaules de la personne qui découvre le plagiat; ce dernier doit assumer la dénonciation malgré les appels à la clémence, les protestations d'innocence et les reproches de coeur de pierre. A se demander qui a le plus mal au final: le plagiaire ou celui qui découvre le plagiat ?

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